Page:Hugo - Les Châtiments (Hetzel, 1880).djvu/431

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Tu laisserais cueillir une rose à Dupin !
Tandis que, de velours recouvrant le sapin,
L’escarpe couronné que l’Europe surveille,
Trône et guette, et qu’il a, lui parlant à l’oreille,
D’un côté Loyola, de l’autre Trestaillon,
Ton doigt au blé dans l’ombre entr'ouvre le sillon.
Pendant que l’horreur sort des sénats, des conclaves,
Que les États-Unis ont des marchés d’esclaves
Comme en eut Rome avant que Jésus-Christ passât,
Que l’américain libre à l’africain forçat
Met un bât, et qu’on vend des hommes pour des piastres,
Toi, tu gonfles la mer, tu fais lever les astres,
Tu courbes l’arc-en-ciel, tu remplis les buissons
D’essaims, l’air de parfums, et les nids de chansons,
Tu fais dans le bois vert la toilette des roses,
Et tu fais concourir, loin des hommes moroses,
Pour des prix inconnus par les anges cueillis,
La candeur de la vierge et la blancheur du lys ;
Et quand, tordant ses mains devant les turpitudes,
Le penseur douloureux fuit dans les solitudes,
Tu lui dis : Viens ! c’est moi ! moi que rien ne corrompt ;
Je t’aime ! et tu répands dans l’ombre, sur son front
Où de l’artère ardente il sent battre les ondes,
L’âcre fraîcheur de l’herbe et des feuilles profondes !
Par moments, à te voir, parmi les trahisons,
Mener paisiblement les mois et les saisons,
À te voir impassible et froide, quoi qu’on fasse,
Pour qui ne creuse point plus bas que la surface,
Tu sembles bien glacée, et l’on s’étonne un peu.
Quand les proscrits, martyrs du peuple, élus de Dieu,