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LES TRAVAILLEURS DE LA MER

mittents. Dans cette eau, au milieu de cette solitude, il y a une grande rue sombre. Rue pour personne. Nul n’y passe ; aucun navire ne s’y hasarde. Un corridor de dix lieues de long entre deux murailles de trois mille pieds de haut ; voilà l’entrée qui s’offre. Ce détroit a des coudes et des angles comme toutes les rues de la mer, jamais droites, étant faites par la torsion du flot. Dans le Lyse-Fiord, presque toujours la lame est tranquille ; le ciel est serein ; lieu terrible. Où est le vent ? Pas en haut. Où est le tonnerre ? Pas dans le ciel. Le vent est sous la mer, la foudre est dans la roche. De temps en temps, il y a un tremblement d’eau. À de certains moments, sans qu’il y ait un nuage en l’air, vers le milieu de la hauteur de la falaise verticale, à mille ou quinze cents pieds au-dessus des vagues, plutôt du côté sud que du côté nord, brusquement le rocher tonne, un éclair en sort, cet éclair s’élance, puis se retire, comme ces jouets qui s’allongent et se replient dans la main des enfants ; il a des contractions et des élargissements ; il se darde à la falaise opposée, rentre dans le rocher, puis en ressort, recommence, multiplie ses têtes et ses langues, se hérisse de pointes, frappe où il peut, recommence encore, puis s’éteint sinistre. Les volées d’oiseaux s’enfuient. Rien de mystérieux comme cette artillerie sortant de l’invisible. Un rocher attaque l’autre. Les écueils s’entre-foudroient. Cette guerre ne regarde pas les hommes. Haine de deux murailles dans le gouffre.

Dans le Lyse-Fiord le vent tourne en effluve, la roche fait fonction de nuage et le tonnerre a des sorties de volcan. Ce détroit étrange est une pile ; il a pour éléments ses deux falaises.