Page:Huysmans - A Rebours, Crès, 1922.djvu/122

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bons conseils, lui recommandant d’obéir à ses père et mère, et ses mains erraient, en même temps, avec lenteur, sur l’enfant dont la figure changée se pâmait sur son cou, à la renverse.

— Alors ce n’est pas pour ton compte que tu viens, ce soir, dit à des Esseintes madame Laure. Mais où diable as-tu levé ce bambin ? reprit-elle, quand Auguste eut disparu, emmené par la belle Juive.

— Dans la rue, ma chère.

— Tu n’es pourtant pas gris, murmura la vieille dame. Puis, après réflexion, elle ajouta, avec un sourire maternel : — Je comprends ; mâtin, dis-donc, il te les faut jeunes, à toi !

Des Esseintes haussa les épaules. — Tu n’y es pas ; oh ! mais pas du tout, fit-il ; la vérité c’est que je tâche simplement de préparer un assassin. Suis bien, en effet, mon raisonnement. Ce garçon est vierge et a atteint l’âge où le sang bouillonne ; il pourrait courir après les fillettes de son quartier, demeurer honnête, tout en s’amusant, avoir, en somme, sa petite part du monotone bonheur réservé aux pauvres. Au contraire, en l’amenant ici, au milieu d’un luxe qu’il ne soupçonnait même pas et qui se gravera forcément dans sa mémoire ; en lui offrant, tous les quinze jours, une telle aubaine, il prendra l’habitude de ces jouissances que ses moyens lui interdisent ; admettons qu’il faille trois mois pour qu’elles lui soient devenues absolument nécessaires — et, en les espaçant comme je le fais, je ne risque pas de le