Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/101

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chez ce personnage une ampleur tragique, une autorité dominatrice.

On le reconnut.

— Talma ! C’est le grand Talma, murmura-t-on parmi les spectateurs !

Talma, la gloire de la Comédie-Française, Talma que l’on a surnommé le Napoléon de la scène.

— Prêtre, dit-il, prends garde. Que signifie l’ostracisme dont tu prétends frapper Raucourt. Est-ce un retour vers l’ancien régime, irrémédiablement condamné par la volonté du peuple ? Veux-tu voir renaître les querelles religieuses ?

— J’obéis à ma conscience, essaya de clamer son interlocuteur.

Mais Talma le foudroya du geste :

— Ta conscience, prêtre. Elle se manifeste tardivement. Elle sommeillait donc, lorsque tu acceptais les larges aumônes de notre camarade, lorsque les pauvres exprimaient leur reconnaissance, lorsque, non content de ce qu’elle t’apportait, tu allais chez elle, lui demander davantage, toujours davantage. Que viens-tu parler de ta conscience, toi qui connus sa générosité, toi qui pourrais t’acquitter par une simple prière ?

— Dieu ne le permet pas.

— Dieu ? Quel Dieu ? Il me semblait que le Dieu des chrétiens était fait de bonté, d’amour, de pardon. Me suis-je trompé ? Celui que tu représentes est-il sans pitié ?

La voix du grand tragédien sonnait étrangement aux oreilles de la foule, silencieuse et recueillie.

Une émotion poignante secouait les curieux.

Les gendarmes eux-mêmes oubliaient la voiture mystérieuse qu’ils escortaient. Tout au spectacle, ils ne s’apercevaient pas que des hommes se glissaient entre eux et le véhicule, dont peu à peu leurs montures, subissant en apparence les remous du populaire, étaient écartées.

Talma leva le bras.

— Je prends le Très-Haut à témoin que nous sommes ses serviteurs. Il faut donc que l’église rende les derniers devoirs à celle qui n’est plus. Mais nous sommes aussi les sujets du roi. Le roi est juste, c’est à lui que nous allons demander s’il admet que l’on crée une catégorie de parias parmi les Français. Forts de son appui, nous reviendrons ouvrir ces portes fermées, embraser les cierges des autels, faire retentir les voûtes sonores de nos prières pour Raucourt.

Puis se tournant vers la foule :

— Aux Tuileries, mes amis, réclamons justice au roi.

De toutes parts s’élevèrent des rugissements :