Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/142

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Et puis le manoir de Posen-Arzew se présentait à ses yeux, avec ses eaux jaillissantes, son parc mystérieux, la salle des fêtes immense qu’emplissait une cohue de seigneurs, de nobles dames, d’officiers, dont quelques-uns portaient l’uniforme des lanciers de la garde qui devaient s’immoler en Russie, à Leipzig, en Champagne.

Elle se revoyait franchissant le seuil de la salle ; elle ressentait l’éblouissement que lui causaient les glaces appliquées aux murs et qui multipliaient les lumières, le nombre des individus, l’étendue du vaisseau.

Elle entrait au bras de son mari, droite et fière en sa robe toute blanche, semée de touffes de violettes brodées, sans un bijou.

À ses oreilles retentissait le murmure étonné qui saluait son apparition. Puis un grand silence se faisait, pendant lequel le comte la conduisait à un fauteuil préparé pour elle. Elle évoquait l’image du gentilhomme debout auprès d’elle, les bras croisés, la tête haute, dominant de son regard lumineux l’assemblée interdite.

Et soudain sa voix résonnait, caressante et autoritaire, jetant sur les auditeurs une prière et une menace :

— Frères, la Pologne se meurt des interminables discussions. L’éloquence divise, l’action sauve. Agissons donc. Que la Pologne unisse toutes ses forces à celles de la France, qu’elle les confie résolument à la main du plus grand homme de guerre qu’ait créé la nature.

En échange de notre dévouement, il nous assurera l’indépendance, il écrasera ceux qui prétendent se partager nos ruines. Vous demandez une certitude, mes frères ? Comme chez tous les opprimés, la défiance a capturé votre cœur. Vous craignez d’être dupes d’un marché où vous donneriez tout, sans rien recevoir. Eh bien ! cette certitude je vous l’apporte.

Un murmure joyeux, aussitôt réprimé, parcourt l’assistance. Tous les yeux sont fixés sur le comte.

Il poursuit lentement :

— L’heure est venue de vous dévoiler le labeur patriotique de l’homme que vous avez appelé vous-mêmes la cheville ouvrière de l’indépendance. Lorsque le héros prédestiné qui gouverne les Français vint parmi nous, il savait que je souhaitais lui offrir le sang de la Pologne.

Il fit une pause, puis sa voix s’éleva de nouveau, claire, nette, comme un appel de clairons, comme un défi :

— Mais les artisans de nos divisions, Prussiens, Autrichiens, Russes, tous ceux qui cherchaient à nous affaiblir pour nous dévorer, me surveillaient étroitement. Mes moindres démarches étaient épiées. Et cependant, chaque jour j’ai vu l’empereur, chaque jour j’ai entendu sa voix entraînante disant les conceptions de son lumineux esprit.