Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/171

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Tout en mangeant vite, il questionnait ce fonctionnaire sur les plantations, les travaux de culture, le rendement en fruits, en céréales.

Drouot lui, un carnet à côté de son assiette, notait les réponses intéressantes, les chiffres exacts, les dépenses, les recettes.

Puis le déjeuner bâclé en vingt-deux minutes, l’Empereur fit signe à son compagnon, et tous deux se rendirent aux écuries, où leurs chevaux avaient été gratifiés de quelques litres d’avoine.

Or, tandis que l’on harnachait les montures, Drouot s’écria :

— L’on est mieux ici qu’à Porto-Ferrajo.

— N’est-ce pas, répondit l’Empereur ; plus de nature et moins d’espions.

— Vous pensez encore à ce Campbell, Sire.

— Oh ! celui-là…

L’exilé allait proférer quelque menace contre le geôlier déguisé que lui avait imposé la Sainte-Alliance. Il n’en eut pas le temps.

Des pas précipités résonnèrent au dehors, la porte s’ouvrit, et sur le seuil, la silhouette anguleuse du major Campbell se montra.

Drouot, Napoléon, demeurèrent muets de surprise. L’arrivée de l’Anglais, à l’instant même où l’on parlait de lui, avait quelque chose de fantastique.

Enfin l’Empereur murmura :

— On a toujours tort d’évoquer le diable.

Et il adressa un sourire d’intelligence à son compagnon.

Le colonel n’avait rien vu, rien entendu.

— Sire, Sire, disait-il, en proie à une agitation inaccoutumée, je vous apporte une grande nouvelle.

— Vraiment, colonel. Réservez-la un peu, et apprenez-moi d’abord comment vous m’avez retrouvé ici.

— En m’enquérant de Votre Majesté.

— Parfait. Je comprends. À l’avenir, quand je souhaiterai n’être pas dérangé, je ne confierai à personne le but de mes promenades.

La leçon était dure. L’Anglais n’en sembla pas ému.

— J’aurais regretté qu’en ce jour Votre Majesté eût été aussi discrète.

— Vous l’avouez au moins !

— Car, continua imperturbablement Campbell, sa discrétion m’eût privé du plaisir d’être le premier à lui apprendre un heureux événement.

La bonne foi évidente de l’espion impressionna l’Empereur.

Lentement, il prononça :