Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/181

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— Parce que les empereurs sont sur la terre ce que le bon Dieu est au ciel. La voix des petits enfants est plus douce à leurs oreilles que toutes les autres.

Le petit inclina la tête d’un air entendu et commença crânement :

— Poléon, écoute ce que le roi de Rome te dirait s’il était à ma place.

Les mains du proscrit s’écartèrent, s’abaissèrent lentement, démasquant son visage pâli.

— Voici ce que dirait le roi de Rome, reprit l’enfant qui, pour se donner plus de courage, s’appuyait contre sa mère. Il dirait : tu m’aimes, papa Poléon.

— Oh oui, répondit ardemment l’Empereur, pris par la scène !

— Eh bien ! la Sainte Alliance a décidé que tu étais trop près de l’Europe.

— Hein ?

La comtesse Walewska confirma d’un signe les paroles du petit.

Celui-ci continuait :

— On veut t’enlever, t’enfermes dans un îlot perdu de l’Atlantique. Déjà maintenant nous ne nous voyons pas ; mais je sais que tu n’es pas très éloigné, et j’espère que tu viendras me retrouver. Chaque jour, je prie pour cela.

Une à une, des larmes ruisselaient sur les joues de l’Empereur.

— Tandis que si tu te laisses conduire au bout du monde, acheva l’innocent interprète de la comtesse, je devrai désespérer de me retrouver près de toi.

Et ravi d’avoir bien récité sa leçon, le gamin sauta du fauteuil à terre en criant joyeusement :

— Voilà !

Mais le coup était porté.

Le mignon porte-paroles avait évoqué l’image chère du roi de Rome. Les mots prononcés, ces mots ardents choisis par une mère, avaient brisé l’airain dont Napoléon voulait vainement cuirasser son cœur.

Oui, oui, tout était vrai. Qui donc lisait ainsi dans sa pensée ? Séparé de son fils, il conservait l’espoir vivace de le presser encore dans ses bras, tandis que captif au loin, sur un rocher de l’Atlantique, c’en serait fini, fini à jamais ; la séparation deviendrait éternelle.

Il se redressa de toute sa hauteur ; sa tête penchée reprit ce port hautain et volontaire, qui faisait trembler ses ennemis, et de la voix nette, incisive, qui donnait naguère à ses proclamations une vibration de bataille :