Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/183

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Il prit la feuille, la déplia, et non sans surprise :

— Une lettre autographe de Louis XVIII ?

— Lisez, redit la comtesse.

Il obéit. Ses sourcils se froncèrent. Cette lettre était celle que d’Artin devait remettre à M. de Talleyrand.

— Comment avez-vous cette correspondance, Madame ?

— Je la tiens de la personne qui l’a enlevée au courrier, chargé de la porter des Tuileries à Vienne.

— Et qui est cette personne ?

— Espérat Milhuitcent.

Un instant, l’Empereur resta pensif, puis brusquement :

— Espérat est une âme loyale ; j’ai toute confiance en lui. Pourquoi n’est-il pas venu seul vers moi ?

Parce que, une fois déjà, vous avez repoussé ses prières. Il a craint de ne pas réussir à vous convaincre de votre devoir.

— De mon devoir, interrompit Napoléon, encore ce mot, il est fort…

— Mais juste, Sire. Votre devoir est là-bas, en France, où un gouvernement impuissant subit les injonctions de l’Europe coalisée.

— Et Espérat a sollicité votre aide ?

— Oui, Sire.

La comtesse n’avait pas baissé les yeux. Aussi hautaine que son interlocuteur, elle supportait son regard sans faiblesse.

Napoléon reprit sa promenade.

Derechef il s’arrêta en face de Mme de Walewska.

— Espérat, vous-même, voulez que je quitte l’île d’Elbe, que je rentre en France ?

— Oui, Sire, là, où des millions de cœurs vous appellent.

— Mais avez-vous songé qu’ainsi je rallumerai la guerre avec l’Europe ?

— Ce n’est pas certain. Proclamez vous-même que vous voulez la paix, et les alliés, épuisés par tant de combats, vous laisseront sans doute toute liberté de panser les plaies de votre patrie.

— Soit, c’est une supposition. Prenez aussi la mienne. Si la guerre recommence… ?

— Mieux vaut la guerre que le suicide.

— Le suicide ?

— Certes ! La France est aux mains d’un parti qui n’a en vue que ses intérêts matériels, d’un parti sans idéal glorieux, sans patriotisme vrai, car l’avantage de la patrie doit passer avant l’avantage d’une caste. Une