Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/294

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hangar, un gros homme blond, les pieds chaussés de sabots, le torse emprisonné dans un tricot de laine, sortit, et discernant les visiteurs, s’avança de leur côté, avec le sourire cauteleux du négociant qui flaire une aubaine.

— Qu’est-ce que Loosteroogie peut faire pour toi, Monsieur ? dit-il en saluant.

L’accent flamand du loueur, ce mélange du tutoiement familier et du « Monsieur » respectueux, que connaissent tous ceux qui ont voyagé dans la Belgique wallonne, arracha un sourire à Espérat.

— Un simple renseignement.

— Parle sans crainte, pour une fois, Monsieur. Aussi vrai que je suis né natif de Namur, tu peux compter que je vous répondrai de mon mieux.

— Pourriez-vous me dire où demeure le gentilhomme dont je vois le carrosse sous ce hangar ?

Le loueur leva les bras au ciel.

— Où il demeure, à c’t’heure, par Gaïant, le bon géant [1], je ne saurais pas vous le conter, tu sais. Il demeurait pas en place toujours… Quel nerveux que c’ti fils-là ! Il voulait des chevaux pour allin autre part. Je n’en avais plus. Alors je lui ai dit : Va un peu, Monsieur, chez mon collègue Boutori, rue de la Casemate. Et il est parti en laissant s’carriole et il est pas revenu. Voilà.

La sincérité du digne Flamand ne faisait pas doute. Espérat jugea inutile d’insister.

Aussi remercia-t-il brièvement son interlocuteur et le quitta-t-il avec ces mots :

— Vous dites rue de la Casemate, Boutori ?

— C’est ça même, mon jeune Monsieur, tu te souviens de ce que je vous ai dit.

Dans la rue, Milhuitcent murmura :

— Je crois que nous le tenons.

— Ah ! ah ! se contenta de répondre Jacob.

— Il doit habiter la ville. Les chevaux manquent. Il n’en a pas trouvé. Sans cela, il serait venu reprendre sa voiture.

Le fils adoptif de M. Tercelin ne remarqua pas la grimace ironique dont son compagnon souligna ses déductions. Selon toute apparence, le petit Jacob n’acceptait point la conclusion de son discours.

D’un bon pas, tous deux gagnèrent la rue de la Casemate. Là, une première désillusion les attendait.

  1. Gaïant, géant légendaire de Flandre, dont le souvenir est conservé par une fête annuelle.