Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/301

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— Ils sont plus nombreux, presque deux contre un, mais leur cohésion est moindre, Wellington avec ces cent mille Anglais, Hanovriens, Allemands, Belges et Hollandais, a pour principal objectif de me barrer la route d’Anvers et des Pays-Bas. Blücher, lui, veut surtout m’empêcher d’envahir les provinces allemandes du Rhin. Aussi les deux armées n’ont-elles pas fusionné… Voilà la faute. Wellington à Bruxelles, Blücher entre Charleroi, Fleurus et Liège ; ils ont un front trop étendu, et sont reliés par des détachements insuffisants échelonnés sur leur voie de communication, la grande route d’Allemagne à Bruxelles, par Namur, Sombreffe, les Quatre Bras, Genappe, Mont-Saint-Jean, Waterloo et la forêt de Soignes. Je dois donc tenter de me jeter sur ce point faible, entre les deux armées, de façon à les battre l’une après l’autre.

Il avait interrompu sa promenade.

La tête haute maintenant, le regard perçant fixé devant lui dans le vide :

— Il fallait réunir mon armée ici, autour de Beaumont sans éveiller les soupçons de mes adversaires. C’est fait. Les troupes assemblées entre Lille et Metz, ont pu, dissimulant leur marche, se masser en ce point désigné par moi. Demain nous foncerons sur Charleroi. Demain nous occuperons la chaussée de Namur-Bruxelles, et les Prussiens seront coupés des Anglais.

Il y eut un silence. Napoléon répéta encore :

— Je ne pouvais faire autrement !

Puis il revint à la table. Son regard rencontra le visage d’Espérat. Les paupières baissées, le visage sévère, le jeune homme semblait absorbé par une pensée douloureuse. Il lui frappa amicalement sur l’épaule :

— Tu rêves, comte de Rochegaule ?

Milhuitcent tressaillit. Une rougeur ardente monta à ses joues.

— Pardon, Sire, commença-t-il…

Mais l’Empereur l’arrêta.

— Pourquoi t’excuser. Ne sais-je pas ce qui torture ton esprit. Lorsque tu es revenu à moi, après avoir vainement cherché ta sœur bien-aimée, ne m’as-tu pas dit : Le frère est désespéré, Sire, mais la bataille est proche, la France a besoin de tous ses enfants, me voici.

Et comme l’adolescent ne répondait pas.

— Va, va, la France ne fait pas oublier Lucile à l’Empereur. Que mon étoile soit fidèle ces jours-ci, et je te le promets, Napoléon s’emploiera pour toi ainsi que tu t’emploies aujourd’hui pour lui.

La bonté native du grand capitaine adoucissait sa voix.