Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/331

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lui montraient que le maréchal tombait tête baissée dans le piège tendu par Napoléon.

Qu’importait sa vie désormais. Il était sûr de mourir dans une aurore de victoire.

Souriant, il s’approcha d’une chaise, occupée naguère par le major et s’assit.

Son mouvement attira l’attention du feld-maréchal.

Ce dernier l’examina un instant, puis secoua la tête, comme pour prendre le ciel à témoin de l’incorrection de son prisonnier, mais il ne lui adressa aucune observation.

À quoi bon s’irriter contre ce prisonnier, que tout bas il venait de vouer à un trépas cruel.

Olfuschs du reste reparut.

À sa suite marchait un géant roux, barbu, énorme, sanglé dans l’uniforme des chasseurs poméraniens.

Espérât toisa le nouveau venu.

Ses yeux bleus faïence, ses lèvres charnues, traçant comme un sillon sanglant dans la rutilance de sa barbe, dénotaient la stupidité, les appétits matériels et grossiers.

Il s’arrêta devant le feld-maréchal, rapprocha les talons, éleva la main droite à hauteur de son front, et raide, immobile, attendit.

Blücher frappa amicalement sur l’épaule de cette brute, qui gloussa de joie, tel un animal que l’on flatte.

— Christian Wolf, dit le maréchal, tu sais que je compte sur toi.

— Oui, oui, je sais aussi que vous avez bien raison.

— Tu m’es dévoué ?

— Bien sûr. Comment le soldat ne serait-il pas dévoué au maréchal, qui peut lui faire donner ou la Schlague (bastonnade) ou le Schnaps (eau-de-vie).

— Parfait ! Si tu exécutes bien mes instructions, le Schnaps sera abondant.

Les yeux bleus du colosse brillèrent de convoitise.

D’une voix gourmande, il prononça :

— J’exécuterai de façon à vous satisfaire.

— J’y compte. Tu vois ce jeune homme.

Et le maréchal désigna Espérat.

Wolf eut un gros rire.

— Bon ; Wolf a des yeux, il voit clair. Bien que ce soit un gringalet, je l’aperçois.