Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/332

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— Il est mon prisonnier.

— Ça, fit le géant avec dédain, eh bien ça n’a pas dû donner grand mal à prendre !

La confiance de la brute en la force physique était tout entière dans cette exclamation.

Mais Blücher fronça les sourcils.

— Tu es idiot, Wolf.

— Comme il plaira au maréchal.

— Ce prisonnier est rusé comme un renard. Il est très difficile à garder. C’est pourquoi je n’ai voulu le confier qu’à toi.

Le géant se redressa.

— Tu vas l’emmener. Tu ne le quitteras pas d’une semelle, s’il tente de s’enfuir…

Christian fit le geste d’un cuisinier tordant le cou à un poulet.

— Crrrouic ! Voilà.

Blücher sourit :

— Vous entendez, Monsieur Espérat ? dit-il en accentuant avec ironie les mots : Vous et Monsieur.

Un haussement d’épaules et le captif répondit avec une hautaine indifférence :

— Oh ! fusillé ou étranglé, cela n’a pas d’importance.

Sa tranquillité narquoise arracha un mouvement d’impatience au général prussien.

Avec une âpreté cruelle, Blücher reprit :

— Ce prisonnier s’intéresse beaucoup aux Français, Christian Wolf. On se battra demain. Il faut qu’il t’accompagne à ton poste de combat.

— Je le porterai.

— Je désire qu’il voie parfaitement toutes les opérations.

— Je l’attacherai à un arbre, ou je le mettrai à une fenêtre.

— C’est cela même. Je pourrais user pour lui quelques balles allemandes, je préfère qu’il voie et soit en vue. Un Français servant de but à des projectiles français, voilà où conduit l’amitié de l’Ogre de Corse.

Le feld-maréchal ricanait, éprouvant un plaisir cruel à étaler devant son prisonnier la vengeance qu’il tirait de son courage, de sa loyauté. Il se réjouissait en pensant :

— Je n’ai pu te contraindre à trahir ; eh bien, je te ferai tuer par ceux-là même auxquels tu te sacrifies.