Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/338

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La silhouette étrange se découpe sur le fond bleu du ciel, tache noire dans l’azur. On dirait une tête d’aigle cherchant la victime qu’il va enlever dans ses serres puissantes.

Et c’est l’aigle, en effet, et sa victime sera cette armée de 90,000 soldats, cette orgueilleuse armée prussienne qui raille à l’abri de ses retranchements. Puis la vision disparaît. L’Empereur quitte le moulin et s’éloigne.

Alors commence une attente anxieuse. À chaque minute, Espérat pense entendre le premier coup de canon, début de la meurtrière mêlée.

Rien ne se produit. Les minutes, les quarts d’heure, les heures se succèdent sans que les régiments français se portent en avant, sans que la poudre parle.

Une angoisse étreint le prisonnier. Une joie insolente monte chez les Prussiens. Ils sont une vingtaine maintenant autour de Christian Wolf. Dans leur haine de la France, ils s’excitent à l’envi à ennuyer le captif.

Ce sont des réflexions vantardes.

— Eh ! Eh ! il a peur, le petit Bonaparte.

— Il n’ose pas attaquer.

— Il s’aperçoit que le vieux Blücher est un adversaire trop fort pour lui.

— L’ogre de Corse ne se sent pas la dent assez longue.

— On va voir, grâce à l’armée prussienne, que l’usurpateur a tout usurpé, même sa réputation de général.

Espérat restait immobile, comme s’il n’entendait pas.

Mais sa pensée se torturait à chercher la cause de l’inaction de l’Empereur.

Ni le jeune homme, ni Blücher lui-même ne pouvaient deviner qu’en ce moment se commettait la seconde faute [1], qui devait amener le désastre de Waterloo.

  1. L’abbé Hilas, de la paroisse Saint-Merry, fut envoyé en disgrâce dans une petite cure de la Charente-Inférieure, pour avoir développé en chaire cette pensée.
    xxxC’était en 1821. La nouvelle de la mort de Napoléon, à Sainte-Hélène, venait d’arriver en Europe, secouant les peuples d’une indicible émotion. L’abbé Hilas prit texte de cet événement dans un sermon ayant pour objet la Toute puissance divine qui se plait parfois à déjouer les combinaisons humaines les plus sages, les mieux raisonnées. Voici le fragment du sermon qui fut incriminé :
    xxx— Le plan de Napoléon, le plan de cette courte campagne de 1815 était génial, et les hommes de guerre de tous les âges s’inclineront devant la maîtrise de sa conception. Il avait tout calculé, tout prévu, sauf ceci, que l’heure marquée par Dieu était venue.
    xxxEt voyez par quels moyens minuscules, le Tout-Puissant amena la chute du plus grand monarque qui fut jamais. La trahison du comte de Bourmont, l’indécision du maréchal Ney qui hésita vingt-quatre heures à attaquer les Quatre-Bras, et donna ainsi à lord Wellington le temps d’y concentrer des troupes et de résister tout un jour à Waterloo ; enfin le manque d’initiative du maréchal Grouchy, s’obstinant à poursuivre, sans les rencontrer, les Prussiens vaincus à Ligny, au lieu de marcher au canon et d’amener à Waterloo, son corps de 30,000 hommes, lequel survenant à temps, eût décidé du sort de la bataille. Et ceux-ci étaient dévoués à Napoléon, ils savaient que leur fortune, leur existence même étaient liées à son triomphe et qu’ils sombreraient avec lui.