Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/340

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Il a dit quelques mots à ses officiers d’état-major. Ceux-ci s’éparpillent au galop dans la plaine. Napoléon ne compte plus sur Ney, mais sur lui-même.

— Aux armes !

Ce cri résonne dans la chambre où Espérat est retenu prisonnier.

Les Prussiens bondissent sur leurs fusils, accourent aux fenêtres.

Milhuitcent joint les mains. Son geste exprime la joie. Enfin, l’armée française se met en mouvement. Toutes les craintes du captif s’évanouissent. Napoléon a sans doute préparé une de ces manœuvres auxquelles rien ne résiste. Sa tranquillité n’était qu’apparente. Maintenant va se développer la conception de victoire.

Les yeux agrandis par une curiosité éperdue, Espérat regarde.

C’est là-bas, en face de Saint-Arnaud que le mouvement se précise.

La division Lefol s’avance rapidement contre le village. Le prisonnier aperçoit les soldats de Blücher en embuscade derrière les haies, les arbres, qui font une ceinture verte à l’agglomération.

Ils sont immobiles, muets, prêts à faire feu sur les Français qui approchent, au son des musiques, avec de vibrantes acclamations.

Le cœur d’Espérat s’exalte à la vue des bataillons marchant à la mort comme à une fête. Il voudrait être au milieu d’eux. Là, il n’aurait pas la gorge serrée par la peur, ainsi qu’il l’a maintenant, où il tremble, à chaque seconde, d’entendre éclater la fusillade ennemie, de voir les balles faucher les rangs de ces vaillants.

Soudain, un déchirement strident, un coup de tonnerre.

Les Prussiens ont ouvert le feu.

Des vides se creusent dans les colonnes d’assaut, mais elles ne s’arrêtent pas, un élan furieux les porte en avant.

— À la baïonnette !

Rien ne leur résiste. Elles occupent les jardins, les bois, le village, rejetant les Prussiens au delà du ruisseau qui traverse Saint-Amand et Ligny. En vain Steinmetz, Blücher lui-même, s’efforcent de reconquérir le terrain perdu. Ils réussissent seulement à se maintenir en arrière du ruisseau.

Les soldats qui entourent Espérat ne rient plus.

Ils sont soucieux, les dents serrées, leurs grosses moustaches accusant le pli amer de leurs lèvres. Dans leurs yeux, il y a comme une stupeur.

Qu’est-ce donc qui galope sur la pente, se dirigeant vers le quartier général de l’Empereur ? Mais c’est un canon prussien, du calibre 13, attelé de six chevaux, et ceux qui le guident sont un sous-lieutenant du 15e léger et un brigadier du 12e chasseurs à cheval.