Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/341

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Ces deux hommes, seuls, conduits par le commandant Daru du 23e de ligne, ont chargé une batterie prussienne, capturé cette pièce, et ils la ramènent au quartier général, tandis que le commandant, cette prouesse épique accomplie, va reprendre sa place de bataille.

Milhuitcent a un éclat de rire, auquel répondent des grognements rageurs. Christian lui bourre les côtes de la crosse de son fusil.

— Ça ne t’empêchera pas d’être tué, chien de Français !

Cependant le 4e corps, déployé en face de Ligny s’est, lui aussi, mis en mouvement. L’Empereur a montré au général Gérard qui le commande, le clocher du village, avec ces seuls mots :

— Monsieur le général en chef du 4e corps, vous voyez bien ce clocher, au delà du ravin ? C’est votre point de direction. Allez et enlevez Ligny.

Alors Espérat entre dans une vision de chaos, dans une atmosphère de fournaise.

Il est debout, à la fenêtre, attaché par le milieu du corps à la barre d’appui, incapable de faire un mouvement, tandis que les balles sifflent autour de lui. À ses côtés se succèdent les Prussiens. Ils épaulent, tirent sur les Français qui montent vers Ligny, puis ils se retirent au fond de la salle pour recharger leurs armes.

Les détonations, les cris, se croisent, se confondent.

Les yeux d’Espérat, se troublent, ses oreilles bourdonnent.

Comme en un brouillard, il voit le 4e corps reculer, battre en retraite sous le feu infernal que dirigent contre lui les troupes retranchées dans Ligny.

Oh ! vont-ils donc se briser contre le cercle de fer et de feu dont le plateau est entouré ?

Et bizarrerie de l’esprit humain, à cet instant même, l’attention du prisonnier est appelée par deux pigeons, affolés par le tumulte, qui volètent sur un toit voisin avec des roucoulements plaintifs. Une seconde, il oublie l’hécatombe humaine, pour plaindre les malheureux volatiles.

Mais un vacarme assourdissant le rappelle au sentiment de la situation.

Le général Gérard a mis en ligne toute son artillerie, réunie en une monstrueuse batterie, qui vient d’envoyer à Ligny sa première salve.

Un hurlement de stupeur s’élève parmi les soldats de Blücher.

Des coups sourds retentissent, des craquements sinistres se font entendre. Les tuiles des toits, le crépi des murs tombent dans la rue, dans les cours ; les vitres se brisent avec des cliquetis aigus. La trombe de métal a passé.