Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/345

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


En face de cette image d’une morte, se dressant entre les deux fenêtres aux rideaux verts, une autre toile lui faisait pendant.

Celle-ci portait un homme d’une cinquantaine d’années, au teint rosé, à l’abdomen rebondi, avec, sur le nez, des lunettes d’or.

Un petit cartouche fixé à la partie inférieure de l’encadrement, apprenait que l’on se trouvait en présence d’Alcide-Hippolyte Boons, bourgmestre ou maire de Ligny.

Les habitants avaient dû fuir à l’arrivée des régiments de Blücher, et c’était une impression macabre, dans la maison abandonnée, aux portes ouvertes gémissant au vent, aux carreaux étoilés par les balles, de voir cette image d’un vivant sourire à l’image de la défunte.

Espérat, tandis que son geôlier soufflait, regardait ces choses.

Boons, ce nom sur les deux peintures lui fit penser :

— C’est le père et l’enfant.

Le père, l’enfant, appellations qui le contraignirent à se reporter à sa situation.

Là bas, au château de Rochegaule, proche de Saint-Dizier, il pouvait y avoir aussi deux toiles disposées ainsi, seulement là, ce serait l’enfant, ce serait lui-même, qui sourirait au père disparu.

Une seconde d’amère tristesse l’étreignit.

Non, non, ces deux panneaux, historiens muets d’un drame intime, ne se verraient jamais à Rochegaule. Le père était mort, et le fils allait mourir. Le fracas de l’artillerie vibrant dans l’air arracha le jeune homme à ses pensées. Il alla vers une des fenêtres.

Au bas était le quai de terre battue, bordant le ruisseau qui coulait, clair et profond, avec des clapotements joyeux. Ce minuscule fils de la nature semblait railler de son gazouillis les inutiles fureurs humaines.

Juste en face de l’angle de la maison, un pont de bois franchissait l’onde murmurante, faisant suite à la grande rue de Ligny, encombrée de débris, de barricades, de points noirs, cadavres qui avaient été des soldats.

À toutes les fenêtres, sur le pas des portes, on apercevait des Prussiens aux aguets, le fusil à la main. On sentait qu’après la furieuse canonnade, l’assaut allait revenir.

Et comme Milhuitcent regardait, voilà qu’un grand silence se produit.

Il dure à peine, mais il est angoissant et terrible.

Puis soudain, au loin, une musique guerrière égrène dans les airs ses notes martiales. Une dernière salve de boulets et le canon devient muet.

C’est au fusil, à la baïonnette maintenant d’entrer en lice.

Les fenêtres s’embrasent. En orage éclate la fusillade. Une odeur de