Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/389

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discerner le lieu, le temps écoulé, la pauvre enfant se croyait en 1814, aux abords de la capitale investie par les alliés.

— Comme on se bat, reprit-elle. Luttez, tenez bon… C’est la grandeur de la France.

Elle se pencha comme pour écouter.

— Que disent-ils ?

Brusquement elle se rejeta en arrière.

— Oui, oui, vous avez raison ; c’est le cri de gloire et d’honneur : Vive l’Empereur.

Vibrante était la voix, déchirante la scène.

— Lucile, supplièrent les prisonniers.

Mais leur appel produisit un étrange effet sur la jeune fille. Elle pâlit ; son visage exprima l’inquiétude. Ses yeux parcoururent la salle en tous sens, et, ses idées confuses changeant de direction :

— Chut, fit-elle tout bas, c’est Enrik Bilmsen, qu’il ne se doute pas que je vais me venger, venger Rochegaule.

— Oh ! gémit Espérat, toujours ce souvenir du meurtre !

Il ne continua pas.

Le commandant venait de dire :

— Que fait-elle donc ?

En effet, l’allure de Lucile devait intriguer les spectateurs. Lentement, sur la pointe des pieds, elle se dirigeait vers un buffet-dressoir. Parvenue au meuble, elle fit halte, jeta autour d’elle un regard soupçonneux comme quelqu’un qui craint d’être surpris. Puis vite, se hâtant, elle ouvrit un tiroir et y introduisit sa main.

Les assistants perçurent un bruit métallique. La folle repoussa le tiroir et se retourna vers eux.

Elle tenait un couteau entre ses doigts crispés.

Les captifs la considéraient avec une anxiété grandissante.

— Le couteau, chantonna la folle, le couteau, l’arme des faibles et des opprimés.

Vidal et Espérat échangèrent un regard douloureux. Ils comprenaient la signification de la scène. Sous la poussée de la folie, Lucile revivait l’heure tragique où elle-même s’était faite veuve, en supprimant le misérable Enrik Bilmsen.

Une pâleur effrayante couvrait les traits de l’insensée. Ses mouvements avaient une raideur somnambulique. Par saccades, elle se rapprochait peu à peu des deux hommes qu’une terreur de l’inexplicable prenait.