Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/405

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— Moi, dit Cambronne en s’avançant d’un pas.

— Je suis le général Colville. Soldat, mon cœur saigne à la pensée de sacrifier les braves qui vous entourent. Je vous supplie de vous rendre.

Un murmure rageur s’élève dans les rangs. Un geste de Cambronne l’apaise :

— Vous entendez, Monsieur, ils ne veulent pas.

Mais Colville insiste.

— Lord Wellington n’est pas un adversaire sans pitié. Rendez-vous. Comme à la garnison d’une forteresse, les honneurs militaires vous seront rendus.

— Non.

— Vous pourrez vous retirer avec vos armes, votre drapeau.

— Tambours ! La Grenadière.

Et le roulement reprend, couvrant la voix du général anglais.

Colville essaie encore de parler. Alors Cambronne exaspéré, hurle :

— F… le camp, tonnerre, que nous recommencions le feu.

— Apprêtez armes, s’écrie le colonel Michel.

Les fusils sonnent entre les mains impatientes.

L’officier anglais, clame, les mains tendues en un geste suppliant :

— Braves gens, je vous admire, je vous…

Sa phrase est coupée par un mot que la plume se refuse à écrire, un mot grossier, brutal, ordurier, cynique, mais que la situation fait héroïque parmi les plus héroïques, grand parmi les plus grands.

Il dit la colère généreuse, l’âpre besoin de mourir d’une cohorte d’élite qui estime que le trépas seul lui gardera l’honneur.

Il dit le défi grandiose de la vaillance au nombre. Il dit que la Garde peut être vaincue mais non domptée.

C’est la protestation suprême de la France déchirée par les glaives de l’ignorante humanité.

Qui l’a prononcé ?

Est-ce Cambronne ? Est-ce Michel ? Est-ce un des héros obscurs qui les entourent. On ne sait, mais il a été lancé haut, vibrant, dominant une seconde le roulement des tambours, secouant les grenadiers d’une indicible émotion.

Avec un respect profond, avec un regard humide, le général Colville salue ceux qui vont volontairement à la mort.

Il se retire, disparaît parmi les ennemis.

— Feu !