Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/406

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Le combat reprend avec ardeur. On dirait que tous ont hâte de réparer le temps perdu.

Un murmure furieux s’élève.

C’est Cambronne qui, sanglant, vient d’être jeté par terre.

Un autre murmure.

Le colonel Michel tombe auprès de son général.

Officiers, grenadiers, serrent les rangs, grommelant entre chaque coup de feu.

— On ne se rendra pas.

Des cavaliers prussiens fondent sur ces braves, espérant les entamer, mettre fin à cette lutte sans merci, dont les alliés ont honte.

Les escadrons se brisent sur les baïonnettes. Mais le carré se réduit de minute en minute.

Pour conserver un front suffisant, il faut dédoubler les files. La grêle homicide frappe toujours. Le carré devient un triangle ; il n’y a plus assez de vivants pour lui conserver quatre faces.

Soudain un gémissement retentit jusqu’au cœur d’Espérat.

C’est Lucile qui l’a poussé, où est-elle ?

Ah ! là, par terre. Voici sa robe blanche, tache claire dans l’obscurité.

À la clarté des coups de feu, le jeune homme distingue que ce blanc se teinte de pourpre.

Elle est blessée, la pauvre enfant, morte peut-être.

— Lucile ! Lucile ! s’écrie une voix rauque, la voix de Marc Vidal.

Une ombre se penche vers la jeune fille, mais un coup sourd ébranle l’air, l’ombre s’étale sur le sol et demeure immobile auprès de la robe blanche sur laquelle la pourpre s’étend de plus en plus.

D’un bond, Espérat est auprès des êtres chers ; mais dans ce mouvement, ses yeux se portent sur le tas de cadavres amoncelés au centre du carré.

Le drapeau est renversé, entraîné par la main défaillante de son dernier porteur.

Alors l’enfant de France oublie tout. Une seule pensée le prend, l’étreint, sauver cet emblème de la patrie. Il ne faut pas que cette loque glorieuse, qui a assisté à l’agonie d’une race, soit profanée par l’ennemi ; qu’elle figure, esclave et honnie, à son triomphe.

Milhuitcent prend le briquet d’un soldat.

Dix secondes, il s’abrite derrière les morts, puis soudain une clarté rougeâtre illumine la scène.

L’adolescent est debout sur les cadavres. Il se grandit sur la pointe