Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/8

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Ne tirez pas. Vous n’avez rien à craindre ; je suis seul. Si vous repoussez ma proposition, vous retournerez librement chez vous.

Presque aussitôt, d’un buisson voisin, jaillit un jeune garçon aux cheveux châtains, à la figure ouverte, aux yeux d’un bleu profond. Il portait une carabine en bandoulière.

Aux dernières lueurs du jour, le comte le considéra et soudain :

— Espérat Milhuitcent, s’écria-t-il !

Le nouveau venu salua :

— Lui-même, Monsieur le comte.

Le cavalier remit ses pistolets dans les fontes. Son interlocuteur vit le geste et s’inclinant derechef :

— Merci de cette marque de confiance…

Mais le comte ne le laissa pas achever :

— Du diable si vous me remerciez. Je vous ai vu, à Paris, avec Caulaincourt, alors que vous négociiez l’abdication [1] ; j’ai questionné et j’ai appris votre dévouement à l’empereur, l’estime dans laquelle il vous tenait… Ce serait offenser son souvenir que ne pas vous marquer la confiance la plus entière.

Le jeune garçon sourit ; il eut un geste tendre, comme un salut à l’exilé lointain, puis, se rapprochant du cavalier :

— La présentation est faite, M. le comte, causons, voulez-vous ?

— Ma présence ici est une affirmation.

— C’est juste. Sur convocation signée : Des amis de l’Empereur qui veulent un chef, vous n’avez pas craint de quitter Paris et d’accourir. C’est par une expression de gratitude et non de doute que j’aurais dû commencer.

— Passons, fit le comte avec impatience. Au fait, je vous prie.

— M’y voici. Quelques amis et moi ne pouvons nous habituer à l’absence de l’Empereur.

— Ah !

— Et nous voulons travailler à son retour.

M. de La Valette sursauta :

— À son retour ? Mais c’est impossible.

— Monsieur le comte, murmura doucement Espérat, depuis Napoléon surtout, impossible n’est plus français.

— Oh ! oh, mon jeune ami, vous donnez des leçons…

— J’en sollicite au contraire, Monsieur le comte, puisque je me suis chargé de vous supplier d’être notre chef.

  1. Voir la Mort de l’Aigle, 1814, épisode précédent.