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HISTOIRE SOCIALISTE

et comme une idée ; le prolétariat s’affirme comme une classe. La Révolution ouvrière se dresse si menaçante contre l’ordre bourgeois que les classes dirigeantes coalisent contre elle toutes les puissances de la bourgeoisie et les propriétaires paysans affolés par le spectre rouge. Mais il y a encore indécision et confusion dans les doctrines socialistes : en 1848, le communisme de Cabet, le mutuellisme de Proudhon, l’étatisme de Louis Blanc se heurtent désespérément, et le moule de pensée où doit prendre forme la force ouvrière est inconsistant et inachevé : les théoriciens se disputent le métal en fusion qui sort de la fournaise, et pendant qu’ils se querellent, la réaction, conduite par l’homme de Décembre, brise tous les moules ébauchés et refroidit le métal. Sous la Commune même, blanquistes, marxistes, proudhoniens impriment à la pensée ouvrière des directions divergentes : nul ne peut dire quel idéal socialiste eût appliqué la Commune victorieuse.

En outre, il y a trouble et mélange dans le mouvement même comme dans la pensée. En 1848, la Révolution est préparée par la démocratie radicale des petits bourgeois autant et plus peut-être que par le socialisme ouvrier, et aux journées de Juin la démocratie bourgeoise couche sur le pavé ardent de Paris les prolétaires. En 1871 aussi, c’est d’un soulèvement de la bourgeoisie commerçante irritée par la loi des échéances et par la dureté des hobereaux de Versailles, c’est aussi de l’exaspération patriotique et des défiances républicaines de Paris que le mouvement de la Commune est sorti.

Le prolétariat socialiste n’a pas tardé à mettre sa marque révolutionnaire sur cette confusion et Marx a eu raison de dire, en ce sens, dans sa forte et systématique étude sur la Commune que, par elle, la classe ouvrière a pour la première fois pris possession du pouvoir. C’est un fait nouveau et d’une incalculable portée ; mais le prolétariat a profité d’une sorte de surprise ; il était, dans la capitale isolée et surexcitée, la force la mieux organisée et la plus aiguë ; mais il n’était pas encore en état d’entraîner et d’assimiler la France ; celle-ci appartenait aux prêtres, aux grands propriétaires fonciers et à la bourgeoisie dont M. Thiers était le chef. La Commune a été comme une pointe rougie au feu, qui se brise contre un gros bloc réfractaire. Mais de 1848 à 1871, le progrès prolétarien est immense. En 1848 la participation du prolétariat au pouvoir est presque fictive : Louis Blanc et l’ouvrier Albert sont paralysés au gouvernement provisoire ; et une bourgeoisie perfide organise contre eux la tricherie des ateliers nationaux. Les socialistes discutent platoniquement au Luxembourg, ils abdiquent et se résignent à n’être qu’une impuissante Académie. N’ayant pas la force d’agir, ils dissertent. Puis, quand la classe ouvrière trompée se soulève en Juin, elle est écrasée avant d’avoir pu une minute toucher au pouvoir. En 1871 les fils des combattants de Juin ont tenu le pouvoir ; ils l’ont exercé ; ils n’ont pas été l’émeute, ils ont été la Révolution.

Les prolétaires ainsi haussés au gouvernement ont pu en être précipités ; ils n’en ont pas moins donné aux nouvelles générations ouvrières un haut