Page:Jaurès - Histoire socialiste, I.djvu/156

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des forces et des droits, il est la nation elle-même, celle-ci étant le système des forces productives.

Jamais congé plus hautain ne fut signifié par une classe nouvelle aux privilégiés du passé : jamais conception plus hardie de la vie nationale ne fut formulée : et si aujourd’hui le prolétariat voulait faire application de ce « nationalisme » révolutionnaire à la partie oisive et privilégiée de la bourgeoisie, les prolétaires diraient : « Seuls nous sommes la nation ». Mais, pour qu’en 1789 Sieyès pût écraser sous ce calcul intrépide ce qu’il appelle « la stérilité privilégiée », pour qu’il pût additionner bourgeois, paysans, ouvriers dans ce formidable total du Tiers-État, il fallait que bourgeois, paysans et ouvriers fussent des unités de travail homogènes. Si le paysan, si l’ouvrier avaient protesté, s’ils avaient dit au rentier ou même au chef ou directeur d’industrie : « De quel droit te comptes-tu parmi les forces de travail au même titre que nous ? », tout le prodigieux calcul révolutionnaire de Sieyès perdait sa vertu. Mais en face des privilégiés d’ancien régime, la bourgeoisie même rentière, même capitaliste représentait l’effort, l’action, le travail, et ainsi dans cette grande et formidable unité de la classe productrice, Sieyès pouvait envelopper tous les éléments du Tiers-État : la Révolution était faite.


II

LES ÉLECTIONS ET LES CAHIERS


Après quelques remises et quelques tâtonnements, la convocation des États généraux fut décidément fixée au 4 mai 1789. C’est dans une fièvre extraordinaire de pensée que se firent les élections. Depuis 1614 la nation n’avait pas été convoquée : et entre 1614 et 1789 il y avait plus que l’abime du temps. La nation tout entière se porta aux élections avec tant d’ardeur, elle annonça d’emblée un propos si délibéré et si véhément de s’assurer des garanties et de fonder la liberté ; elle aborda si vaillamment dans d’innombrables livres et opuscules tous les problèmes, que la Cour fut prise d’épouvante et machina des plans de contre-révolution au moment même où, acculée par la force des choses, elle ouvrait la Révolution.

Puériles résistances ! En vain le Parlement effrayé aussi et scandalisé, condamna-t-il au feu les brochures révolutionnaires : le mouvement était irrésistible. Le règlement royal avait décidé que le Tiers-État à lui seul aurait