Page:Jaurès - Histoire socialiste, I.djvu/26

La bibliothèque libre.
Cette page a été validée par deux contributeurs.
16
HISTOIRE SOCIALISTE

Ainsi, indirectement, il disposait de la main-d’œuvre libre. Les manouvriers, les salariés des campagnes, les simples journaliers qui attendaient impatiemment l’heure de la récolte pour gagner quelques bonnes journées, ne pouvant s’offrir d’abord qu’au seigneur, ne pouvaient hausser leurs prix.

Et l’artifice de l’exploitation féodale ne pesait pas seulement sur le paysan censitaire ; il atteignait aussi les plus humbles prolétaires ruraux. De même que, par les bans des vendanges, le seigneur pouvait réduire au minimum ses frais de main-d’œuvre, il pouvait encore, par la combinaison du ban des vendanges et du banvin, mettre au plus haut le prix de sa récolte.

En vertu du droit de banvin, le seigneur avait seul, pendant un mois ou quarante jours, le droit de vendre son vin. Ainsi, pendant quarante jours, et au moment où la récolte de l’année précédente était le plus souvent épuisée, le seigneur pouvait créer à son profit une rareté artificielle.

La prétendue ingénuité patriarcale des féodaux recourait, autant qu’il dépendait d’elle, à toutes les roueries mercantiles, à toutes les manœuvres monopoleuses du capitalisme bourgeois d’aujourd’hui. Le droit des bans de vendanges et le droit de banvin qui donnent au seigneur une avance forcée et un monopole temporaire sont l’équivalent d’un coup de Bourse.

L’exploitation des nobles était à la fois violente et calculatrice, brutale et finaude. Et elle enveloppait toute la vie rurale comme un réseau multiple et pesant. Qu’on parcoure la liste des droits féodaux dressée par Tocqueville, et on verra que rien n’échappe. Même sur les terres communales, les troupeaux, en pays coutumier, ne peuvent paître sans acquitter le droit de blairée ; les seigneurs prétendent que les communaux ont été jadis concédés par eux comme les terres censives. Ils sont les conquérants, et toute vie, toute activité n’est à leurs yeux qu’un démembrement de leur conquête.

Il n’est pas un acte de la vie rurale qui n’oblige les paysans à payer une rançon. Je me borne, à citer sans autre commentaire le droit d’assise sur les animaux servant au labourage, le droit des bacs seigneuriaux pour passer les rivières, le droit de leude dont sont frappées les marchandises sur les halles et marchés, le droit de police seigneuriale sur les petits chemins, le droit de pêche dans les rivières, le droit de pontonnage sur les petits cours d’eau, le droit de creuser des fontaines et d’aménager des étangs qui ne se peut exercer qu’avec la permission du seigneur et moyennant redevance, le droit de garenne, le noble seul pouvant avoir des furets, le droit de colombier qui livrait aux pigeons du seigneur le grain du paysan, le droit de feu, de fouage et de cheminée qui frappe d’une sorte d’impôt sur la propriété bâtie toutes les maisons du village, le droit de pulvérage sur les troupeaux en route qui de la Provence aux montagnes d’Auvergne ou aux fabriques de draps du Languedoc, soulèvent la poussière des chemins, le droit d’étalonnage, de minage, de sextérage, d’aunage sur les marchés, enfin le plus détesté de tous, le droit exclusif de chasse.