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HISTOIRE SOCIALISTE

ment : en un mot, la bourgeoisie parvenait à la conscience de classe, pendant que la pensée parvenait à la conscience de l’univers. Là sont les deux sources ardentes, les deux sources de feu de la Révolution. C’est par là qu’elle fut possible et qu’elle fut éblouissante.

M. Taine a interprété de la façon la plus fausse, et j’ose dire la plus enfantine, l’action de la pensée française, de ce qu’il appelle l’esprit classique sur la Révolution. Selon lui, la Révolution a été toute abstraite. Elle a été conduite aux pires erreurs systématiques et aux pires excès par des idées générales et vagues, par des concepts à peu près vides d’égalité, d’humanité, de droit, de souveraineté populaire, de progrès. Et c’est la culture classique qui a ôté à l’esprit français le sens de la réalité aigüe et complexe ; c’est elle qui a habitué les Français du xviiie siècle aux généralisations nobles, mais vaines.

Ainsi les révolutionnaires étaient incapables de se figurer exactement la vivante diversité des conditions et des hommes. Ils étaient incapables de se représenter les passions, les instincts, les préjugés, les ignorances, les habitudes des vingt sept millions d’hommes que soudain ils avaient à gouverner. Ils étaient donc condamnés à bouleverser témérairement la vie sociale et les existences individuelles sous prétexte de les réformer. L’étroite idéologie classique appliquée à la conduite des sociétés, voilà, selon M. Taine, ce qui a précipité la Révolution dans l’utopie, l’aventure et la violence. M. Taine reprend contre la Révolution la sentence déjà portée par Napoléon Ier : « C’est une œuvre d’idéologues ». Mais plus que Napoléon Ier il en méconnaît la grandeur et la puissance. Et sa condamnation porte plus loin ; ce n’est pas seulement l’ « idéologie révolutionnaire » qu’il dénonce : c’est, si l’on peut dire, l’idéologie nationale et le fond même de l’esprit français.

Or M. Taine s’est lourdement trompé. Il n’a vu ni ce qu’était l’esprit classique, ni ce qu’était la Révolution ; c’est lui qui a substitué à la connaissance exacte et à la vision claire des faits une scolastique futile et une idéologie réactionnaire.

Bien loin d’avoir été abstraite et vaine, la Révolution française a été la plus substantielle, la plus pratique, la plus équilibrée des révolutions qu’a vues jusqu’ici l’histoire. Avant peu nous le constaterons.

Les hommes de la Révolution avaient une connaissance profonde de la réalité, une entente merveilleuse des difficultés complexes où ils étaient jetés. Jamais programme d’action ne fut plus étendu, plus précis et plus sensé que celui qui est contenu dans les cahiers des États-Généraux ; jamais programme ne fut réalisé plus pleinement et par des moyens plus appropriés et plus décisifs. Comme nous le verrons, la Révolution française a pleinement abouti : elle a accompli ou elle a ébauché tout ce que permettait l’état social, tout ce que commandaient les besoins nouveaux, et depuis un siècle rien n’a été plus réussi en Europe et dans le monde que ce qui a été fait dans le sens marqué par la Révolution.