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HISTOIRE SOCIALISTE

Dans le conflit naissant de l’intérêt agrarien et de l’intérêt mercantile, c’est le commerce, par la force même de son développement, qui avait le dernier mot. Dans un beau mémoire rédigé par le médecin Guillotin, futur Constituant, les corps de marchands de Paris demandent au Roi, dans la période qui a précédé les États-Généraux, une large représentation du commerce. Guillotin oppose très vigoureusement l’insignifiance, ou tout au moins la médiocrité du commerce en 1614 lors de la tenue des derniers États-Généraux, à sa merveilleuse activité en 1789.

C’est ce mouvement des affaires qui a rendu nécessaire la création de la Caisse d’escompte en 1776. Elle était la propriété d’une société en commandite : elle s’ouvrit avec un fonds de 15 millions divisé en 5,000 actions libérées ; elle devait escompter à 4 pour cent les lettres de change et billets de commerce à 2 et 3 mois d’échéances, et faire le commerce des matières d’or. Elle émettait des billets de circulation analogues aux billets actuels de la Banque de France. Pour qu’une pareille organisation, avec tous les risques qu’elle comportait, se soit superposée au commerce préexistant des changeurs et banquiers et pour qu’elle ait résisté aux perpétuels emprunts forcés du Trésor royal, il faut qu’elle ait répondu à un grand besoin du commerce. Un organe central d’escompte et de crédit était devenu nécessaire pour les vastes opérations de la bourgeoisie commerçante.

La Caisse d’escompte avait rapidement grandi et en 1789 son capital s’élevait à 100 millions divisés en 25,000 actions de 4,000 livres. C’est à propos des valeurs de la Caisse d’escompte comme de celles de la Banque Saint-Charles que Mirabeau dénonça avec violence les spéculations de l’abbé d’Espagnac : mais l’abbé n’en fut nullement discrédité : il entra au club des Jacobins et il prit même la parole pour faire l’éloge funèbre de Mirabeau. Toutes ces batailles livrées autour de la Caisse d’escompte en attestent l’importance.

On comprendrait mal le développement commercial et industriel du xviiie siècle si on attribuait aux corporations le rôle tout à fait important qu’on leur attribue d’ordinaire. Il est certain qu’elles constituaient une entrave à la liberté de l’industrie et du commerce. Pour devenir maître, c’est-à-dire patron, il fallait subir un examen dirigé par la corporation des maîtres déjà établis ; il fallait payer une somme parfois assez élevée et qui empêchait les compagnons pauvres de s’élever à la maîtrise. De plus, l’industrie et le commerce de chaque corporation étaient soigneusement déterminés : telle corporation ne pouvait vendre que tels produits. Telle, catégorie d’artisans ne pouvait fabriquer que telle catégorie d’objets. Ainsi l’activité économique était sans cesse gênée ; et de plus une sorte d’aristocratie de métiers étroite, jalouse et à peu près héréditaire se constituait.

En fait il n’y avait guère plus que les fils ou les gendres des maîtres établis qui pussent prétendre à la maîtrise. Évidemment cet esprit de réglementation et d’exclusion était peu favorable à un grand mouvement d’affaires,