Page:Jaurès - Histoire socialiste, IX.djvu/26

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

doute, mais à dessein grossies, qui visent l’avenir plus encore que le présent et ressemblent à des conseils enveloppés de miel. Un refrain du temps traduit naïvement l’idolâtrie dont la « sainte canaille » est l’objet :


Chapeau bas devant la casquette !
A genoux devant l’ouvrier !


Le bourgeois essaie de se rapprocher autant qu’il peut de cet être idéal : vestons sans façon, cravates lâches, chapeaux mous, barbes croissant en liberté, manières simples, voire un peu débraillées, ton familier et au besoin trivial, phrases humanitaires où le mot de citoyen se carre et s’élargit à chaque tournant : voilà ce qui remplace le langage et le costume gourmés de la veille. A la Comédie Française, devenue le théâtre de la République, pendant que Rachel déclame la Marseillaise à genoux et roulée dans les plis du drapeau tricolore, on peut voir dans son auditoire, en apparence tout populaire, des blouses qui recouvrent du linge fin. Une dame de l’aristocratie anglaise qui vit alors à Paris, écrit : « Nous mettons tous de gros souliers ; nous portons tous un parapluie et nous tâchons de ressembler autant que possible à nos portières. » La Revue des deux mondes, c’est tout dire, félicite le gouvernement d’avoir proclamé le droit au travail.

Qu’y avait-il au fond de cet étalage de tendresse à l’adresse des ouvriers ? Un sentiment de peur, à n’en pas douter, devant ces masses énigmatiques qui sortaient de leurs noirs taudis ; un respect de leur puissance démontré non seulement par l’aisance avec laquelle avaient été bousculés, en France, un ministre et un roi, mais par l’espèce de tremblement de trônes qui secouait toutes les capitales d’Europe ; probablement aussi une reconnaissance secrète pour ces meurt-de-faim qui, maîtres de richesses énormes, avaient sauvé les diamants de la couronne et fusillé sans pitié les voleurs ; enfin, dans une bonne partie de la population, un sincère élan de fraternité humaine. Un témoin, alors simple ouvrier, a écrit : « Je crois qu’à nulle autre époque de notre histoire l’opinion publique n’avait montré de meilleures dispositions pour améliorer la condition morale et matérielle du peuple. » Certes, les mauvais vouloirs ne manquaient pas ; mais ils se dissimulaient prudemment. Ce lendemain d’orage fut un de ces rares moments de sérénité où le ciel bleu rit sur la terre encore détrempée et semée de débris ! Accalmie trompeuse, si l’on veut, et déjà traversée d’éclairs qui annoncent une prochaine bourrasque ; mais halte bienfaisante qui repose, fait miroiter devant les nations lassées l’image et l’espoir d’une concorde durable et les aide par là même à poursuivre leur marche sur la route rocailleuse où elles cheminent !

Cet âge d’or d’une Révolution, « qui ressemblait à une fête plutôt qu’à une catastrophe », était encore illuminé par l’accueil que la province faisait au nouveau régime.

Les communications étaient lentes alors entre la capitale et le reste du pays ; il fallait douze jours pour qu’une correspondance par lettres pût s’échanger entre Paris et les Basses-Alpes. On aurait pu s’attendre à des conflits dans certaines