Page:Jaurès - Histoire socialiste, IX.djvu/39

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la vie civile, il se heurte, en matière politique, au principe laïque qui implique la neutralité de l’État entre les diverses confessions, comme, en matière de doctrine, reposant sur le principe théologique qui met la vérité infaillible dans un homme, dans un concile ou dans la tradition, il se heurte au principe philosophique qui soumet toute opinion au contrôle de la raison et du libre examen. De là un antagonisme irréductible entre l’Église catholique et la France de la Révolution.

Des deux parts il existait un noyau d’hommes sentant et représentant cet antagonisme. Du côté républicain, des penseurs, universitaires pour la plupart, chauds encore de leur querelle avec les Jésuites, comme Quinet, Michelet, Littré opposaient les recherches de la science aux affirmations de la foi, la morale de la justice à la morale de la grâce. Et derrière eux marchaient bon nombre de gens du peuple ayant gardé contre ce que le langage populaire nommait brutalement « la prêtraille » une défiance et une haine instinctives. Béranger, qui avait si vertement raillé « les hommes noirs », avait dans les ateliers nombre d’admirateurs qui redisaient ses refrains. Du côté des catholiques, c’était Montalembert le tribun de l’aristocratie, comme l’appelait Louis Blanc, un libéral repenti, parti du même point que Lamennais, mais ayant évolué en sens inverse, qui avait dénoncé la victoire du radicalisme en Suisse comme une nouvelle invasion de barbares et qui écrivait au mois de mai 1848 : « J’ai dévoué les vingt plus belles années de ma vie à une chimère, à une transaction entre l’Église et le principe moderne. Or, je commence à croire, non seulement que la transaction est impossible, mais que le principe moderne est bien exclusivement, comme le démontre Michelet dans son dernier volume sur la Révolution, l’œuvre de Voltaire et de Rousseau et l’antipode du christianisme. » C’était l’abbé Dupanloup qui, avant même la Révolution, prêchait sur ce texte de l’Évangile, altéré au profit des heureux du monde : « Vous aurez toujours des pauvres avec vous. » Ceux-là, le jour où il s’agissait de choisir entre le peuple et la bourgeoisie, entre les prolétaires et les propriétaires, allaient vers la classe aisée qui voulait le maintien de l’organisation existante.

Ils y allaient d’autant plus volontiers que la bourgeoisie, voltairienne avant 1848 comme la noblesse l’avait été avant 1789, opérait, à l’exemple de celle-ci et pour des raisons identiques, une conversion semblable. L’Église, association antique et privilégiée dans la nation émiettée, prêcheuse de discipline dans le vent de révolte qui bouleversait les rangs de la société, dressant la misère éternelle et l’éternelle aumône en face des rêves égalitaires du socialisme, apparaissait aux conservateurs affolés comme le roc le plus solide où l’on pût s’amarrer pendant la tempête, comme le vrai et unique rempart contre l’esprit révolutionnaire. On peut dire que par une double et symétrique évolution le catholicisme se faisait bourgeois en même temps que la bourgeoisie se faisait catholique.

Il serait encore plus exact de dire qu’elle se faisait cléricale : car cette