Page:Jaurès - Histoire socialiste, IX.djvu/40

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volte-face signifiait croyance, non pas aux dogmes, mais à l’utilité sociale de l’Église. Dès le lendemain du 24 février, Cousin, pontife et déserteur de la philosophie, Cousin, dont ses amis disaient : « Il sera cardinal, » s’écriait : « Courons nous jeter dans les bras des évêques ; eux seuls peuvent nous sauver ». Thiers, qu’un évêque nommait « ce mauvais petit caméléon », écrivait, dès le mois de mai 1848 : « Je suis changé. Je le suis, non par une révolution dans mes convictions, mais par une révolution dans l’état social. » Il transportait ainsi dans le domaine politique la formule connue : — Hors de l’Église, point de salut ! — Une estampe le montre, un cierge à la main, faisant amende honorable au nom du Constitutionnel, le vieux journal « mangeur de curés ». La cause de la religion se soudait ainsi, par une sorte de pacte, à celle de la propriété, voire de la réaction. Et c’était vrai surtout de la religion catholique, puisque dans les endroits où catholiques et protestants vivaient côte à côte, les derniers furent régulièrement, pendant toute la deuxième République, connus comme républicains, tandis que les premiers grossissaient les bataillons des amis de l’ordre.

Des faits d’une importance moindre, quoique sérieuse encore, vinrent accélérer ce virement rétrograde du parti catholique. En plusieurs villes, à Lyon, à Saint-Étienne, à Nancy, des émeutes d’ouvriers s’étaient attaquées aux couvents et orphelinats, qui, produisant à meilleur marché avec des travailleurs peu ou point payés, faisaient une concurrence redoutable au travail libre. Jésuites et Capucins en avaient été expulsés comme congrégations non autorisées. Le Gouvernement provisoire avait laissé faire ou approuvé, tarissant ainsi une source de la richesse et de la puissance ecclésiastiques. Puis autre grief. Lamartine, reprenant une idée qui avait été préconisée par Lamennais et par Montalembert dans son jeune amour de la liberté, avait annoncé au pape que « la tendance de la République était la séparation plus ou moins rapprochée du temporel et du spirituel ». Il avait, dit-il, obtenu pour cette réforme, qu’il considérait comme « la clef de voûte de la Révolution », l’assentiment de Rome, de l’archevêque de Paris, « des hommes supérieurs du clergé ». Mais il faut croire que la perspective d’une Église indépendante de l’État, mais réduite à payer ses ministres, avait effrayé ceux mêmes qui avaient appelé de leurs vœux ce divorce ; car, dès le 10 mars, Montalembert, dans une lettre confidentielle aux évêques de France, les invitait à exiger de tous les candidats qu’ils appuieraient la promesse de maintenir le budget des cultes.

Enfin, dans un corps aussi discipliné que l’Église catholique, on ne peut comprendre la conduite des soldats sans regarder du côté du chef. Or, le pape dont l’élection avait été saluée « comme une des grandes bonnes fortunes de l’humanité » et qui avait paru d’abord imbu d’un libéralisme tout moderne, s’était épouvanté de la marche rapide des idées nouvelles. Forcé de dépasser le régime du despotisme paternel, de concéder, le 15 mars, une constitution à ses sujets ; tiré en arrière par la Compagnie de Jésus, sentant la désaffection des Romains croître à son égard. Pie IX voyait de mauvais œil une Révolution dont