Page:Jaurès - Histoire socialiste, IX.djvu/75

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Paris n’est pas seul à avoir sa plaie de paupérisme. Il existe alors des « ateliers de charité » en mainte ville de province ; il en existe à Lyon, où ils comprennent 25.000 ouvriers ; à Marseille, à Nantes, à Rouen, etc. ; quelques mois plus tard trente-trois départements obérés demanderont la permission de se créer des ressources extraordinaires pour payer les frais de cette assistance par le travail. Mais ces chantiers ont l’avantage de ne pas être au centre du gouvernement et d’échapper ainsi aux ambitions désireuses de peser sur la vie publique. Ils sont moins vastes, mieux surveillés, employés en plusieurs endroits à des labeurs utiles. Leur histoire paisible se perd dans le fracas où vont s’abîmer les ateliers parisiens.

L’Assemblée, dès sa réunion, se trouve en présence d’un grave problème. Il faut ou bien organiser le travail, suivant la formule du Luxembourg, expérimenter le socialisme, ce dont ne veut point son immense majorité ; ou bien continuer aux affamés jusqu’à la reprise lointaine des affaires, ces secours pécuniaires qui dévorent la substance du Trésor sans réussir à se rendre inutiles ; ou bien répudier l’engagement pris par le Gouvernement provisoire de « garantir du travail à tous les citoyens » et renvoyer à leurs ateliers, à leurs patrons, aux anciennes et brutales conditions de l’offre et de la demande des gens qui avaient compté sur une rénovation du système économique.

Spontanément les ouvriers des Ateliers nationaux inclinent vers la première de ces solutions. Ils vont du côté où brille pour eux une lueur d’espérance. Ils échappent peu à peu à l’influence conservatrice qu’ils ont subie. Déjà quelques-uns d’entre eux ont voulu féliciter Lamartine de n’avoir pas laissé sacrifier Ledru-Rollin. Le 15 mai, quoiqu’on ne voie pas une seule de leurs bannières dans la Chambre envahie, ils sont 14.000 dans la manifestation. Émile Thomas, au cours d’une inspection, est accueilli aux cris de : Vive Louis Blanc ! qui lui percent le cœur. La majorité des ouvriers enrégimentés hésite encore à se prononcer pour la république sociale ; elle le prouve à la fête du 21 mai, en ne se joignant pas à ceux qui l’acclament. Mais sans bruit un rapprochement partiel s’opère avec les délégués du Luxembourg. L’unité de la classe ouvrière tend à se recomposer ; les deux tronçons, qu’on a laborieusement divisés, s’aperçoivent qu’ils ont les mêmes intérêts. C’est sans doute à cette tardive réconciliation des rouges et des « jaunes », comme on dirait aujourd’hui, que remonte l’origine de la légende obstinée qui a si longtemps fait passer pour l’œuvre des socialistes une institution créée sans eux et contre eux. On a fait une confusion plus ou moins involontaire entre deux choses qui n’ont aucun rapport, les Ateliers sociaux voulus par Louis Blanc et les Ateliers nationaux qu’il qualifiait de « bêtise épique ». C’est aussi à partir de cette date que les modérés du Gouvernement se désaffectionnent de ces Ateliers qui, depuis les élections, n’ont plus pour eux de raison d’être et qui leur paraissent désormais, directeur y compris, un organisme encombrant et dangereux. La Chambre penche, naturellement aussi, vers cette opinion. Elle croit nécessaire de faire cesser ce qui n’a été qu’un expédient