Page:Jaurès - Histoire socialiste, IX.djvu/84

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battu tous les jours ; la garde nationale est sans cesse sur pied ; il en résulte des bousculades, des arrestations et l’on se redit avec colère le mot de Clément Thomas : Chargez cette canaille !

Pendant que l’effervescence grandit dans la classe ouvrière, l’émoi n’est pas moins grand dans l’autre camp. Les élections de Paris, où, le 4 juin, cinq démocrates ont passé sur onze élus, sont ainsi appréciées par le Constitutionnel. « Le débat est franchement entre l’ordre et le désordre, entre les vrais principes des sociétés modernes et les doctrines prétendues sociales, mais en réalité subversives de toute société. Ce fut là le fond des choses. » Surcroit d’émotion, parce qu’on organise un grand banquet démocratique à vingt-cinq centimes dit « Banquet des Ateliers nationaux » ; parce qu’un journal, l’Organisation du Travail, donne des listes de banquiers, d’agents de change, de notaires avec leur adresse. Aussi l’Assemblée devient-elle de plus en plus ombrageuse. Dès le 7 juin, loi sur les attroupements armés et non armés ; loi sévère qui, sur l’initiative du Gouvernement, restreint la liberté de la rue, celle dont s’effarent le plus vite les peuples encore mal émancipés. Menaces contre les clubs, contre la presse. Rapport Bineau, qui conclut contre le rachat des chemins de fer, avec d’autant plus de hâte et d’énergie que pour l’exploitation des voies ferrées, il s’est déjà formé une association fraternelle d’ouvriers mécaniciens fonctionnant sur la ligne d’Orléans et prête à fonctionner ailleurs ; qu’ainsi de grandes entreprises de transport sont sur le point de passer aux mains de la classe ouvrière, transfert qui serait une victoire pour ce socialisme considéré par la classe bourgeoise comme la mort de la civilisation.

Cependant le Gouvernement a commencé à exécuter le décret. Des ouvriers ont été renvoyés en province. Et voici de quoi en occuper des milliers ! Le 7 juin Trélat, avec une joie candide, apporte six projets de grands travaux publics : canaux, routes, ports, chemins d fer. Il y en a pour dix millions d’un seul coup Il semble que les ingénieurs des Ponts et Chausséee, délivrés d’Emile Thomas aient découvert soudainement une longue liste d’entreprises immédiatement réalisables. Ces projets votés, Trélat en propose un septième ; Léon Faucher demande 10 millions pour d’autres constructions de voies ferrées. De Montreuil veut jeter 200 millions dans la colonisation de l’Algérie. Il y a émulation entre le Gouvernement et le comité du travail à qui multipliera les projets. Mais ces efforts irritent plus qu’ils ne satisfont l’Assemblée. Il faut en finir ! Ces mots meurtriers sont alors sur toutes les lèvres, sans qu’on puisse savoir qui les a prononcés le premier. Arrière les ménagements ! Il ne s’agit plus de faire travailler les ateliers nationaux ; il s’agit de les supprimer au plus vite, et la Commission exécutive avec eux. Les modérés, dans une réunion de leur groupe, en ont clairement exprimé la volonté.

Cette ardeur d’en finir aboutit à la journée décisive du 11 juin. On va dessaisir à la fois la Commission exécutive et le Comité du travail qui ne répondent plus aux impatiences de la majorité. On tiendra le gouvernement par la bourse ;