Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/128

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Les menteries de Mercier à ses collègues du Gouvernement, les manœuvres louches de Gonse et de Du Paty pendant l’expertise, les précautions prises contre Saussier, montrent qu’ils n’avaient point la certitude que Dreyfus fût le traître. Ils en avaient surtout l’espoir.

De là, cette expectative nerveuse de l’État-Major. Mais Du Paty avait confiance ; il disait à Picquart : « Si je lui dicte la lettre, il se troublera et sera bien forcé d’avouer[1]. » Au besoin, il poussera à la roue, corrigera la fortune.

Il avait soigné les détails de la scène, dont il était l’inventeur, selon les règles de l’art, comme pour l’Ambigu. Le général de Boisdeffre avait prêté son propre cabinet pour l’y jouer. Une glace permettait de suivre les variations de la physionomie de l’inculpé. Derrière une tenture, dans une pièce voisine, Henry aux écoutes, prêt à opérer. Enfin, sur la table, l’accessoire classique, le revolver chargé[2]. Quel triomphe si, écrasé par la découverte de son crime, le misérable faisait seulement le geste de saisir l’arme libératrice ! C’eût été la preuve des preuves, l’aveu !

Du Paty rêvait de ce dénouement.

Expérience hasardeuse que de surprendre sur un visage humain la pensée profonde pour en faire ensuite la plus terrible des charges. Un savant, qui serait un juste, ne s’y risquerait pas. Il se défierait de ses propres sens, de quelque prévention involontaire, des circonstances étrangères à la cause qui produiraient le trouble. Or, ce sont des hommes hostiles, suggestionnés, intéressés furieusement au résultat, qui vont conduire l’expérience.

  1. Cass., I, 127, Picquart.
  2. Rennes, I, 584 ; III, 520, Cochefert.