Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/140

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farouche, n’est point un personnage de rêve, ni un fou.

Comme frappé de foudre, atteint au cœur et au cerveau d’un même coup qui bouleverse tout son être, Dreyfus profère des paroles sans suite, protestations déchirantes contre l’infâme accusation ; il crie son innocence et sa colère.

Du Paty, prévoyant l’échec possible de sa première épreuve, en avait combiné plusieurs autres. C’était son droit d’officier de police judiciaire.

Son code était ouvert à l’article 76 ; il lit : « Quiconque aura pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec les puissances étrangères ou leurs agents, pour les engager à commettre des hostilités ou à entreprendre la guerre contre la France, ou pour leur en procurer les moyens, sera puni de mort. » Pendant qu’il lit, d’un mouvement brusque, il découvre le revolver, dissimulé sous un dossier, sur la table.

Le malheureux sent sa raison près de lui échapper. Quoi ! lui, espion, traître ! il a pratiqué des machinations avec l’ennemi ! Et il voit le geste, l’arme. Alors, du fond de son gosier, sort ce cri : « Je suis innocent, tuez-moi, si vous voulez ! »

Du Paty : « Ce n’est pas à nous à faire cette œuvre de justicier, c’est à vous !

— Je ne le ferai pas, je suis innocent, je veux vivre pour établir mon innocence[1]. »

Du Paty a si bien compris l’éloquence tragique de ce refus qu’il supprime tout l’incident de son rapport[2].

  1. Rennes, III, 521, Cochefert.
  2. Cochefert a relevé, à Rennes, ce silence de Du Paty « à qui il eût appartenu de parler lui-même de l’incident » (III, 520). Cochefert, au moins, en informa ce même jour Mercier et Boisdeffre (III, 521). Tous deux, dans leur déposition, n’en disent rien.