Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/139

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connaît les hommes, c’est tout ce peuple qui repousse comme une injure la seule idée que des officiers accuseraient l’un des leurs sans en avoir mille preuves. Ce peuple a toujours aimé son armée d’un violent amour. Depuis la défaite, l’amour est devenu religion. Quand il s’agit d’elle, rien ne lui coûte. C’est l’Arche sainte. Presque toutes ses croyances d’autrefois sont mortes ; cette foi lui reste. Il doute souvent de lui-même, jamais d’elle. Ah ! trois fois criminels ceux qui jouent de cette foi ! Par un phénomène qui semble contradictoire, Cochefert n’hésite pas à croire, sur une seule parole, qu’un officier d’une arme d’élite, jeune, ambitieux, riche, plein d’avenir, ait pu trahir pour de l’argent ; nul soupçon ne lui vient que ces autres officiers, faillibles comme tous les hommes, aient pu commettre une erreur ! Si ces accusateurs portaient la redingote au lieu du dolman, ce civil discuterait leurs présomptions ; tout au moins, suivant les péripéties du drame, il serait un témoin non prévenu. Mais ces accusateurs sont des officiers. Dès lors, avant même de voir l’accusé en chair et en os, il l’a vu coupable. Cette conviction préétablie s’incruste en lui, altère sa vision, obscurcit son jugement, se confond avec son patriotisme même.

IV

Dreyfus, sous l’atroce parole, s’est dressé. Un tourbillon passe dans sa tête. Rêve-t-il ? Ou de quelle folie subite Du Paty est-il la proie ? Il regarde, effaré, et ce qu’il voit ne lui laisse point de doute. Ces témoins inconnus, qui se sont rapprochés, disent par leur attitude qu’ils attendaient l’explosion. Du Paty, dur, ricanant,