Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/189

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ses proches, n’avaient connu que la partie honorable ; l’autre était affreuse. Si les perquisitions n’avaient rien produit de suspect[1], pas un chiffon de papier qui indiquât des relations compromettantes, c’était une preuve de plus et de son crime et de son astuce. Sa prudence veillait, avait tout détruit ou tout caché. Point de malfaiteur plus redoutable. Son gardien a répondu de lui sur sa tête. « Si j’étais son gardien, j’aurais tellement peur qu’il ne m’échappe que je me coucherais au travers de sa porte ; j’épierais son sommeil. » Tantôt, Du Paty prenait un air de compassion : « J’aurais donné tout au monde pour n’avoir pas à mettre la main sur un de mes camarades ! » Tantôt, d’un geste et sur un ton de mélodrame : « Madame, souvenez-vous du Masque de fer ! »

La malheureuse (d’une santé délicate, à peine vingt-cinq ans) était rompue de douleur et d’épouvante. Elle avait partagé les enthousiasmes militaires de son mari, sa foi dans l’armée, son respect des chefs ; cette juive avait cette religion : le patriotisme, l’amour de la France, amour si profond que jamais, par la suite, au cours des épreuves surhumaines, des iniquités sauvages qui couvrirent de boue son nom, celui de ses enfants, pendant que son mari, maudit par tout un peuple, agonisait sur un rocher perdu à l’autre extrémité du monde, aucun mot ne tomba de ses lèvres, de colère ou d’amertume, contre l’injuste patrie. Ces deux petits êtres, laissés dans une sainte ignorance du drame, elle les élèvera pieusement dans le culte de la France.

Avant de connaître, dans le bonheur, les qualités de son mari et, dans l’infortune, sa vertu, elle l’avait aimé,

  1. On a vu (p.137) que Mme Dreyfus s’était rendue au ministère de la Guerre pour vérifier les scellés et assister au dépouillement des papiers.