Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/197

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n’est utilisé d’habitude que pour faire des économies de timbres-poste ? Pour une lettre dont le prix se chiffrait peut-être par millions, c’était d’une mesquinerie décevante !

Des millions pour cette misérable lettre, pour ces renseignements si piteusement offerts par un agent si apprécié de son employeur qu’il est « sans nouvelles de lui » depuis longtemps, et qu’il est réduit à se rappeler, si bassement, à son souvenir ! Mais Bertillon se targue de raisonner par l’absurde. « Dreyfus, dit-il, savait qu’il est pratiquement impossible de déguiser complètement son écriture pendant des travaux aussi volumineux que ceux énumérés dans la lettre. » Donc, il a eu recours à un autre procédé. Il a conservé l’identité de son écriture, « pour s’en servir comme sauvegarde, Justement à cause de son absurdité même ». Il s’est servi du papier pelure, « afin de se ménager la possibilité d’arguer d’une pièce forgée, d’une pièce calquée ».

Cependant, tout en imitant sa propre écriture, Dreyfus y a volontairement inséré des dissimulations mesquines, des dissemblances très ténues, qui, sans en altérer le caractère graphique général, n’en sont pas moins apparentes. Pourquoi ?

Bertillon, — quand il sera devenu bien maître de son invention, — s’en expliquera comme suit[1] :

« L’espionnage est une profession où il y a accumulation d’expériences et de précautions… Tout traître est exposé à deux dangers. Au retour, sans certificat d’origine, des documents une fois livrés ; » dans ce cas, le traître objecte les divergences graphiques qu’il a introduites dans sa propre écriture pour la dénier et échapper au châtiment… « À la saisie sur lui-même des docu-

  1. Cass., I, 486 ; Rennes, II, 319.