Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/232

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avait vu « des figures suspectes rôder autour de la prison » ; le secret ne lui paraissait pas devoir être gardé plus longtemps. Elle télégraphia aussitôt à son beau-frère Mathieu, qui était à Mulhouse, de venir tout de suite.

Mathieu crut à un accident, prit le premier train. Il arriva le 1er novembre au matin à Paris. Sa belle-sœur l’attendait à la gare, lui conta le drame.

Son frère n’était pas qu’un frère pour lui ; c’était l’ami de son cœur, l’ami d’élection. Aucune intimité plus étroite. Leurs deux vies n’avaient fait qu’une seule vie. Mathieu, lui aussi, avait rêvé du métier militaire. Découragé par un premier échec, il s’était résigné à suivre la carrière paternelle, dirigeait avec ses autres frères, Jacques et Léon, les usines de Mulhouse. Mais il avait gardé un goût très vif des choses de l’armée, se plaisait avec les officiers qui étaient les amis de son frère. Son patriotisme de protestataire alsacien n’était pas moins ardent.

Il fut atterré, mais n’eut pas un doute. Il y avait là quelque affreuse erreur qu’il aurait vite éclaircie.

Les vendeurs de journaux criaient, dans la rue, la grande nouvelle, l’arrestation de l’officier juif Dreyfus. Il crut rêver. Il lui semblait que les passants le regardaient, que les murs, les pierres, criaient les mots de trahison et de crime.

Du Paty, qui connaissait l’irrévocable décision de Mercier, avait adressé, le matin même, par une cruauté gratuite, cette note à Mme Dreyfus : « Il y a encore de l’espoir. Le Conseil des ministres se réunit ce matin. Je passerai dans la journée. »

Mathieu envoya l’un de ses neveux à Du Paty pour lui demander un entretien. Du Paty consentit, fixa l’heure, dans l’après-midi, chez Mme Dreyfus. Il fit au