Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/233

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jeune homme un long discours. Il savait l’honorabilité de sa famille, mais le capitaine, son oncle, était un misérable. Il avait une maîtresse : « Celui qui commet un adultère est capable de trahir son pays. » S’exaltant, se posant en exemple, Du Paty racontait son enquête, les deux jours et les deux nuits qu’il avait passés, au début, à étudier la cause ; il était descendu au fond de sa conscience, avait évoqué les leçons de son père et de son grand-père. Il montrait, par une réminiscence classique, leurs portraits. « Voici mon grand-père ; premier président à Bordeaux, il descendit de son siège pour se consacrera à la défense de trois hommes, injustement condamnés, et il les sauva du supplice. En gage de reconnaissance, ils lui donnèrent cette coupe, l’un de mes plus chers souvenirs. »

Et c’était vrai. Par un de ces jeux où se complaît l’histoire, il était le petit-fils du président Mercier du Paty, l’auteur du fameux mémoire « pour trois hommes condamnés à la roue ». Cet émule de Voltaire avait lutté deux ans[1] contre l’inique chose jugée, soutenu par les philosophes, bravant les injures, les sarcasmes : « De quoi se mêle M. Du Paty ? est-il avocat ? est-il juge ? est-il intéressé dans la cause ?… Eh ! quoi ! il faut être avocat ou juge pour défendre les opprimés ? Ne suffit-il pas d’être homme ? L’ordre des citoyens est avant celui des avocats ; le jugement de la voix publique est le premier des jugements[2]. » Les mémoires furent brûlés par la main du bourreau, en place de grève. Finalement, il triompha dans une apothéose : Bradier, Simare et Lardoise furent absous par une sentence du bailliage de Rouen.

Le jeune homme essaya de plaider la cause du capi-

  1. 1785-1787.
  2. Le président Du Paty, aux Champs-Élysées, 27 (Paris, 1788).