Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/235

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VII

Au dehors, la tempête sévissait.

Du premier jour, et partout, l’accusé, — qui toujours doit être présumé innocent, — est déclaré coupable.

Pourquoi cette conviction instantanée, universelle, cette justice sommaire, tumultueuse, féroce, qui décide du crime sur le seul fait de l’accusation ? Pourquoi Dreyfus, à peine nommé, est-il le traître ?

Pour beaucoup, parce qu’il est juif. Israël, c’est Judas. Cet article de foi suffit. Le droit du chrétien : être innocent jusqu’à la condamnation, n’appartient pas au juif. Le juif a livré Christ, il a tué Dieu. Il tue la Patrie.

Pour tous les autres, parce que le ministre de la Guerre a parlé. Le chef, qui, sans preuve, ferait arrêter pour trahison un officier, serait plus infâme que le traître lui-même. La tradition française veut que l’honneur par excellence, ce soit l’honneur militaire.

Ces deux torrents, grossis par l’orage, déborderont, mêleront leurs eaux. Mais, au début, ils roulent séparément, d’un même flot emporté, sous la pluie de mensonges, dans un même fracas qui remplit tout l’air.

Joie furieuse de tous les ennemis des juifs, acharnés, depuis tant d’années, à les charger de tous les crimes, de tous les malheurs publics, à les chasser de l’armée. Qui osera leur arracher cette proie ? Et colère folle de toute cette foule, si violemment éprise de son armée, hallucinée, depuis ses désastres, à croire aux plans et aux engins mystérieux qui donnent la victoire, habituée aussi, depuis des siècles, à imputer ses défaites à la