Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/277

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cien était accusé peut-être du crime d’un autre ; et, n’imaginant rien de plus douloureux qu’une erreur judiciaire, aurait marché vers la lumière.

Il eût fallu aussi qu’il méprisât les aboiements de la presse ; or, sa morgue croissante s’arrête devant les entrepreneurs de journaux et quiconque tient une plume. Quel que soit son mépris des gazetiers, il se fait pour eux souple et caressant ; les cordons de sa bourse officielle se délient pour les pauvres scribes ; il prodigue les prévenances aux riches pirates, avides des marques extérieures de la considération.

Il n’agissait point ainsi par bassesse, mais seulement par faiblesse, et, dès lors, s’en croyait plus fort, un vrai homme d’État, le digne héritier du grand cardinal dont il avait entrepris d’écrire l’histoire.

Richelieu avait jeté, fièrement, sa robe rouge sur plus d’un crime. Hanotaux se dégage du crime, tout en le laissant accomplir, trop fin pour ne pas mesurer l’étendue de la faute, trop pusillanime pour s’opposer résolument à un forfait.

Il se fit ainsi une commode attitude. Ayant, par politique, déconseillé les poursuites, il ignore tout du dossier, par scrupule constitutionnel[1].

  1. Cass., I, 643, Hanotaux : « Je n’ai jamais eu connaissance, à aucun moment, du dossier judiciaire de l’affaire Dreyfus. Le principe de la séparation des pouvoirs et le départ qui se fait naturellement, dans le travail des différents ministères, ne me permettaient en rien de le connaître. Il n’a jamais été apporté au conseil des ministres. D’ailleurs, on me faisait, comme ministre des Affaires étrangères, une situation particulière. J’avais, en effet, à faire face aux difficultés internationales qui surgissaient au fur et à mesure que le procès se déroulait. Il était important que je n’eusse pas à répondre aux questions pressantes qui m’étaient parfois adressées par les diplomates étrangers et que j’eusse, à ce point de vue, toute la liberté d’action nécessaire pour sauvegarder les intérêts généraux du pays dans une situation des plus délicates et qui fut même périlleuse. »