Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/29

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comme frustré et, de là, une ténébreuse histoire, encore indéchiffrable, où il accusa le directeur de l’artillerie de l’avoir spolié, dénonça comme espion son propre associé Triponé, et fut enfin condamné lui-même, par application de la loi sur l’espionnage, à cinq années de prison.

Maintenant, libéré, gracié très vite, il poursuivait sa réhabilitation, redemandait sa croix ; il offrait au ministère de la Guerre un nouvel engin imaginé pendant son emprisonnement. Mais Mercier, d’accord avec le général Deloye, directeur de l’artillerie, avait repoussé l’inventeur, sans vouloir même examiner sa découverte, prétendue ou réelle. En vain Turpin frappa à toutes les portes, à l’Élysée, à la présidence du Conseil ; partout il fut éconduit. Il fit annoncer alors par un journal, la Patrie, qu’il allait s’expatrier, vendre son secret à l’Allemagne.

Les interpellateurs se montrèrent très pressants. Ils parlèrent de Turpin avec une sévérité sans réserve : « Cet homme-là trahit son pays et n’a droit qu’au mépris public[1]» ; « On aurait dû fusiller Turpin et Triponé[2]» ; « Turpin est un infâme[3]» ; « Turpin est un traître[4]». Mais tous, avec beaucoup de véhémence, reprochèrent à Mercier de ne pas s’être abouché avec l’inventeur, d’avoir refusé, par amour-propre ou pour toute autre cause, jusqu’au plus simple examen d’une découverte qui intéressait la défense nationale.

Ce sacrifice préalable de Turpin était gênant pour Mercier. Il avait préparé ses batteries contre la légende de Turpin patriote : personne ne s’était réclamé de la légende ; son réquisitoire tomba dans le vide. La

  1. Le Hérissé.
  2. Marcel Habert.
  3. Pourquery de Boisserin.
  4. Alphonse Humbert.