Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/33

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n’aurait pu sans honte le sacrifier ; il n’en eut pas moins du mérite à le défendre.

C’est un des préjugés les plus anciens et les plus répandus que de croire un homme tout d’une pièce, bon ou méchant, courageux ou lâche, intelligent ou sot. « Les hommes, a dit Tolstoï, sont pareils aux rivières qui, toutes, sont faites de la même eau, mais dont chacune est tantôt large, tantôt resserrée, tantôt lente et tantôt rapide, tantôt tiède et tantôt glacée. Ainsi ils portent en eux le germe de toutes les qualités ; tantôt ils en manifestent une, tantôt une autre, et se montrent souvent différents d’eux-mêmes, c’est-à-dire de ce qu’ils ont l’habitude de paraître[1]. »

Son discours du 5 juin valut à Mercier la reconnaissance de Galliffet ; il en connaîtra, un jour, tout le prix.

Cette séance eut une autre conséquence. La discussion de l’affaire Turpin fit voir l’extrême susceptibilité de la Chambre dans les questions qui tiennent à la défense nationale, l’ardeur ombrageuse d’un patriotisme facile à inquiéter, l’audacieux profit qu’en savent tirer les patriotes de profession, presque tous anciens tenants du boulangisme. La révolte de l’assemblée contre les accusateurs du général de Galliffet était plus significative encore. Elle n’était pas seulement démonstrative de l’amour passionné des députés pour une armée d’autant plus chère qu’elle avait été jadis plus malheureuse, qui traînait le boulet de ses défaites, criait vers la gloire. Elle révélait aussi cette tendance instinctive chez beaucoup à confondre avec l’honneur d’un seul chef, — à bon droit ou injustement mis en cause, — l’honneur du haut commandement, du corps d’officiers, de toute l’armée. Confusion déraisonnable, qui ne résiste pas à

  1. Résurrection, chap. xviii.