Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/350

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constante : sauver sa raison, l’empêcher, par une discipline sévère, de sombrer dans le naufrage. Il a vu la folie de près, l’a sentie en lui, fièvre qui s’exaspérait, l’empoisonnait ; il a entendu les craquements de la petite paroi, si légère, qui préserve la chose sacrée. Aucune terreur comparable à celle-là. Il n’en est pas remis, il en tremble encore.

Dans ces jours sombres, il pensait, avec une douleur qui le brisait, à la douleur de sa femme : « Ce fut ma seule faiblesse. »

Il la remercie de ses lettres : « Je n’ai jamais douté de ton adorable dévouement, de ton grand cœur. »

Mais l’heure de la justice n’est pas loin : « Conserve tout ton courage, ma chérie, et regarde le monde en face : tu en as le droit. »

Il a toujours suivi la voie de l’honneur ; il est toujours « digne de commander à des soldats ». Il s’avoue la cause de certaines préventions :

« Ma réserve un peu hautaine, la liberté de ma parole et de mon jugement, mon peu d’indulgence me font aujourd’hui le plus grand tort. Je ne suis ni un souple ni un habile flatteur. Jamais nous ne voulions faire de visites ; nous restions cantonnés chez nous, nous contentant d’être heureux ! »


Il supplie sa femme, ses frères, son frère Mathieu surtout, de tout mettre en œuvre, « de remuer ciel et terre », pour trouver le misérable qui est l’auteur de la trahison : « Appliquez à cette recherche tous vos efforts, toute votre intelligence, toute ma fortune. L’argent n’est rien, l’honneur est tout. »

L’épouse héroïque a voulu assister aux débats, porter l’appui de sa présence à l’homme dont elle ne doute pas. Il la supplie de n’en rien faire, de ne pas s’im-