Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/354

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Bergerat, qui avait eu ce courage. Il avait dénoncé, dans un noble article, le vent de démence qui passait sur la France, terre d’hommes libres et généreux, « cette justice sommaire, tumultuaire, aveugle, sourde et poltronne, digne de Caraïbes, qui décide du crime sur le seul fait de l’accusation, sur la religion même de l’accusé, et le livre à l’infamie, à l’ignominie éternelle, avant le procès ». La plus simple droiture d’âme impose le silence. « Qu’est-ce que d’être fusillé, quand on est déjà plus que mort sous une avalanche de boue et de crachats ? » Il réclamait, pour le juif, comme pour le chrétien, le droit d’être innocent jusqu’à la condamnation. « C’est le plus sacré de tous les droits ; si la justice humaine confine par quelque côté à la justice idéale et divine, c’est par ce privilège saint qu’elle y touche. Qui sait s’il ne la constitue pas tout entière ? » Si l’on refuse ce droit à un seul homme, la Révolution a été inutile et « nous pataugeons dans la mare à grenouilles du Moyen-Age… Je ne prétends pas que le capitaine Dreyfus est innocent du crime qu’on lui impute ; mais je jure qu’il a le droit de l’être[1] ! »

Bergerat était républicain ; quelques jours après, le plus brutal des impérialistes, Cassagnac, fit entendre à son tour une parole de raison.

L’un de ceux qui, depuis longtemps, avaient le plus contribué à faire descendre la presse de la discussion à l’injure, il s’effrayait de ses imitateurs et, s’il les rejoignait à grandes brassées, quand le courant était trop fort, parfois il lui plaisait de s’en détacher pour un jour, et, comme ses pires violences étaient toujours calculées, de dire, pour sa propre satisfaction, des choses sensées et honnêtes. Il avait l’esprit trop libre pour ne pas

  1. La Prévention morale, dans le Journal du 6 novembre.