Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/412

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preuve l’affaire a été engagée ! Que cette parcelle de vérité arrive au moins à ce peuple trompé !

Et l’avocat, rédigeant à l’avance ses conclusions contre le huis clos, y déclarait qu’une pièce unique est toute la charge relevée contre son client.

Nul intérêt plus évident pour Dreyfus que de faire connaître cette seule charge : le bordereau. Comment n’est-elle pas connue depuis longtemps, depuis trois semaines que le rapport de D’Ormescheville est au dossier ? « La base de l’accusation portée contre le capitaine Dreyfus est une lettre missive… »

Tardivement, mais non sans vigueur, quelques journaux, appartenant aux partis les plus opposés, ont protesté contre le huis clos, le mystère dont l’État-Major entoure le crime et prétend entourer le verdict. Peu sensibles à l’idée de justice, d’autres feuilles ne sont pas indifférentes à quelque beau coup de publicité. Pourquoi Mathieu Dreyfus n’a-t-il pas porté à l’un ou à l’autre de ces journaux le texte du bordereau et le rapport de D’Ormescheville ?

Quel moment plus favorable que cet entr’acte de quinze à vingt jours, avant l’ouverture du procès, après l’apaisement de la première tempête, quand apparaît comme une éclaircie, et que s’élèvent, çà et là, des voix éloquentes !

À ce moment précis, quel effet plus décisif que celui de la divulgation de ce néant, le rapport de l’officier instructeur ! Quoi ! c’est tout ? Cette accusation d’une trahison monstrueuse, exceptionnelle, qui fait de Dreyfus le traître des traîtres, elle ne s’appuie sur aucune preuve, sur un seul indice, et quel indice ! une expertise contestée[1].

  1. « Et quels indices ! La raison humaine en rougit. » Voltaire, xxxvi, p. 157.