Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/438

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IX

Le procès s’effondrait. L’accusé n’avait pas gagné un cœur, mais l’accusation n’avait pu fournir une preuve. Le doute, c’était l’acquittement.

Ce fut l’impression des trois principaux spectateurs. Picquart, au cours de l’audience, renouvela ses avis au ministre et à Boisdeffre « que l’affaire s’annonçait assez mal[1] ». Lépine, prévenu, peu bienveillant, crut l’acquittement probable. Et celui qui suivait des yeux chaque incident de l’audience, chaque geste des juges, qui ne perdait pas un mot, Henry, en eut le frisson.

Il n’aimait pas se mettre en avant, paysan retors qui sait que le bruit ne fait pas de bien, et ne sortait pas volontiers de l’ombre. Mais aussi, quand la nécessité d’une action énergique, résolue, brutale, résultait des faits, il ne perdait pas de temps à tergiverser et, n’attendant le salut que de lui-même, agissait.

Il excellait dans l’acte hardi comme dans les travaux souterrains.

Ainsi quand, bravant les ordres de Mercier, il avait révélé le nom de Dreyfus à Drumont, et quand il avait supprimé les rapports favorables du préfet de police.

Voici, de nouveau, un tournant de l’affaire. Les choses en sont là qu’il faut, pour la condamnation de l’innocent, pour le salut des coupables, frapper un grand coup.

Et qui le peut frapper ? Ce n’est ni Gonse, pusilla-

  1. Lettre de Picquart au garde des Sceaux, du 14 septembre 1898. (Cass., III, 207.)