Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/477

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effroyable qu’elle fût, l’affligeait sans le surprendre. Le monde, lourd d’iniquités depuis des siècles, ne croulera pas pour une iniquité de plus, continuera sa marche. C’est une bataille de plus à livrer contre le monde ; et toute bataille peut être une victoire.

Dans cet écroulement de tout, de lui-même, de toute sa vie, de ce qui lui semblait la logique des choses, c’eût été pour Dreyfus une douleur de plus, et très amère et cruelle, si son geôlier, qui l’avait cru innocent jusqu’à ce matin, l’avait cru coupable cette nuit, parce que condamné. Or, Forzinetti, quand l’encre était humide encore sur l’arrêt, continuait à le croire innocent. Il y avait donc encore, sous le ciel, de la bonté, de la justice — et de l’espoir.

Cette goutte de lait de l’humaine tendresse, tombant sur cette pauvre âme comme une rosée, la rafraîchit. Rentrant dans son cachot, s’il n’en avait trouvé que les quatre murs, la porte de fer et les grilles, las de tant d’horreurs, terrassé par le destin, il se serait tué avant le jour. À cette heure, dans sa fièvre s’exaspérant en folie, la pensée de sa femme et de ses enfants n’eût pas retenu sa main. Il serait mort, avec leur chère image dans les yeux, avant que la raison fût revenue en lui.

Forzinetti donna à l’étincelle sacrée le temps de se rallumer. Il n’apaisa pas le malheureux de sa première parole de pitié. Plus d’une fois encore, pendant cette longue nuit d’hiver qu’il passa près de lui jusqu’au matin, Dreyfus réclama, comme un bienfait, l’arme libératrice.

N’eût-il été que le Samaritain chargeant sur ses épaules le fils de Jérusalem, il ne l’eût pas sauvé. Mais ayant été seul à lire en lui et à le comprendre, il lui parla, comme un soldat à un soldat, — de la défaite, que c’est lâcheté d’accepter, et d’honneur. Le suicide,