Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/586

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domptant ses nerfs : « il faut que je supporte tous les calvaires jusqu’au jour où mon innocence éclatera. » Comment déchiffrer l’énigme ? Il roulait mille projets extravagants dans sa cervelle, et cependant ne trouvait rien, ne savait qu’une chose qu’il répétait sans cesse : « Il faut que l’on reconnaisse que mon honneur est aussi haut placé que celui de qui que ce soit au monde…. Il faut chercher, toujours chercher. Si je pouvais endormir mon cerveau jusqu’au jour où l’on aura trouvé le coupable ! » Il essayait en vain de lire. Des frissons le secouaient chaque fois que lui revenait la pensée de l’horrible parade, si récente. Il s’efforçait de revivre dans le passé : « Nous étions si heureux ! Tout nous souriait dans la vie. Te souviens-tu quand je te disais que nous n’avions rien à envier à personne ? » Il lui donnait des conseils pour l’éducation des enfants : « Fais d’eux des êtres vigoureux et sains[1]. »

Au bout de six jours, il leur fut permis de se voir, non seul à seul, mais en présence du directeur et avec défense d’aborder aucun sujet touchant au procès[2]. Ce sera la terreur constante des gens du ministère de la Guerre qu’un bruit du dehors parvienne au prisonnier. Ils se revirent, une autre fois, trois jours après[3]. Il puisait un nouveau courage dans ces courtes visites ; elle l’aimait comme elle ne l’avait jamais aimé : « Quelle profonde admiration j’ai pour toi !… Je suis fière de porter ton nom. Lorsque les enfants auront l’âge de comprendre, ils te seront reconnaissants des souffrances que tu as endurées pour eux[4]. » Mais les émotions,

  1. Lettres d’un innocent, 11 à 16 janvier.
  2. Vendredi, 11 janvier. Il put voir également ses beaux-parents et Demange.
  3. Lundi, 14.
  4. Lettre du 13 janvier.