Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/90

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étonnés, et même, après le premier mouvement, auraient pu chercher des motifs de douter. Cependant, le premier mouvement eût été de respirer avec plus d’aise. Mais il s’agit du juif, de l’intrus : combien, dès lors, ce soulagement est plus profond ! Les haines, longtemps contenues, éclatent. Quelle joie que ce soit lui ! La foi, la certitude, ces soldats les ont acquises du premier coup, parce qu’ils les désirent.

X

C’est un fait que Dreyfus n’était point aimé de ses camarades.

D’abord, il n’était point de leur monde, de la coterie d’aristocrates et de bourgeois gentilhommes qui, depuis quelques années, envahissait l’État-Major, s’y cantonnait, y dominait comme dans une satrapie. Qu’y venait faire ce fils d’industriel, de modeste extraction et qui n’en avait point honte, et qui ne cherchait point à se faire pardonner sa race, — tel Bertin, d’origine juive, ou le protestant Lauth, — en professant les opinions à la mode ou en courtisant les grands ? Puis, il était froid, réservé, car jamais homme n’a été plus incapable d’extérioriser ses sentiments ; tel qu’il apparaîtra dans les plus tragiques épreuves et dans les circonstances solennelles où le moindre cabotinage eût été pour lui le salut, tel il était déjà. Et sa fierté était grande, il avait une haute notion de son grade, de ce métier, le plus noble de tous à ses yeux, qu’il avait choisi avec une si belle ardeur, malgré sa famille et les promesses dorées de la riche usine, là-bas, à Mulhouse, dont il n’eût dépendu