Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/98

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Du Paty est prudente, empreinte d’une sage réserve, ses propos sont tranchants et violents. Aussi, parmi les officiers informés, la conviction accusatrice s’affirme jusqu’au paroxysme. Picquart, presque seul, continue à hésiter. À Gonse, qui le presse, il répète que les écritures sont de même famille, mais qu’il ne peut se prononcer, n’étant ni graphologue ni expert. Mais Sandherr n’hésite pas à dire à Cordier, rentré de permission[1], « qu’après recherches et investigations faites, on était fixé sur la personnalité du coupable qui était Dreyfus[2] ». Et Cordier est aussitôt convaincu, malgré l’attitude « gênée, embarrassée », d’Henry[3]. Et Mercier tient le traître, un traître juif, et une occasion unique de sauver la patrie, de reconquérir, d’un coup, sa popularité perdue.

XIII

Cependant, et quelle que fût la certitude de tous ces hommes et leur impatience d’arrêter le misérable, il n’était pas possible d’agir sans prévenir le gouvernement. Et, tout de suite, ce problème se pose devant Mercier : l’unique présomption qui lui paraît décisive le semblera-t-elle aux autres ministres, à de simples civils ? Si des scrupules de conscience viennent à ses collègues, s’ils se refusent à tuer un homme, insoupçonné jusqu’alors, sur une simple analogie d’écriture, qu’adviendra-t-il de lui, en proie déjà à tant d’animosités, non moins discrédité à l’État-Major que devant l’opinion, si compromis

  1. 8 octobre.
  2. Cass., I, 295, Cordier.
  3. Rennes, II, 498, Cordier