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ABANDONNÉE

un baiser bien tendre de Paule, qui redoutait toujours de lui déplaire par son trop grand attachement à la petite étrangère.

Au lit de mort de sa mère, elle avait promis de la remplacer auprès de la jeune fille et de n’avoir jamais en vue que son entière félicité, même aux dépens de la sienne. Elle tenait parole. Le destin ne lui avait pas permis de la lui donner complète, cette félicité ; une affection malheureuse avait embrumé sa jeunesse de larmes ; mais, comme une douce fleur perçant la neige, Mireille était venue, amenant la sérénité dans cette âme désillusionnée.

On avait transformé une chambre de la tourelle en salle d’études, et chaque matin, penchée sur ses cahiers, ou son front intelligent levé vers le visage de sa patiente institutrice, Mireille écrivait et écoutait. Très docile, désireuse d’apprendre, elle faisait d’étonnants progrès qui émerveillaient Paule.

L’instruction de la fillette avait été commencée par Juana, qui avait fait de bonnes études dans un couvent de France. Toujours poursuivie par ses idées sur l’enfant recueillie par son mari, c’est la langue française qu’elle lui avait enseignée. Il était donc très facile de continuer l’œuvre, avec une intelligence aussi vive que celle de Mireille.

L’art de la musique n’était pas négligé. Devant le grand piano à queue qui avait encore des sons harmonieux et purs, la jeune comtesse installait la mignonne petite, qui, sans se laisser décourager par les difficultés des débuts, répétait gamme après gamme.

Aussi quel triomphe, lorsque, pour l’anniversaire de naissance de Mlle Irène, qui arrivait le jour de l’Assomption, double fête pour ces cœurs fervents, la maîtresse et l’élève purent jouer une sonate à quatre mains ! Mireille y égrenait seulement quelques notes, l’accompagnement et une partie du chant étant faits par Paule, mais elles étaient frappées avec justesse et mesure.

Le salon, ce soir-là, avait été splendidement illuminé.

Outre la gouvernante que son excellente éducation faisait admettre près de ces dames, Mlle Alice Rindon, jeune receveuse des postes de Cléguer, qui venait parfois jouir de la compagnie des deux châtelaines, y avait été aussi appelée. L’harmonie était complète entre ces personnes de conditions cependant fort différentes, mais dont les âmes savaient vibrer aux plus nobles sentiments. Et quel joli trait d’union elles avaient entre elles !

Toujours vêtue de blanc, la nuance préférée de Paule, ses cheveux bruns enguirlandés de clématites, Mireille allait et venait dans la pièce immense, comme une jolie fée auréolant tout de sa chère présence.

Et la soirée s’écoula très douce pour toutes, surtout pour Mlle Irène, la reine de la fête, avait dit la petite fille. Et pour cette raison elle avait, de ses doigts habiles, piqué une rose pâle dans les ondes épaisses des cheveux argentés, et une seconde au corsage.

— Oh ! tante Irène, s’était-elle écriée après avoir ainsi paré la vieille demoiselle, vous ressemblez à la belle dame de la galerie, celle qui porte une robe de soie noire comme la vôtre et des roses pareilles à celles-ci !

— Tu veux parler de la comtesse Irène de Montscorff ; elle était la femme de ce comte Paul qui ne quittait pas le palais de Versailles, alors que Louis le Grand y résidait. C’était une de nos aïeules, et l’intime confidente de la reine Marie-Thérèse. Ainsi que moi, la beauté n’avait pas été son partage, ajouta-t-elle avec un sourire.

— Mais elle avait la noblesse de l’attitude et du cœur, s’écria Paule, et de ce côté tu lui ressembles bien, chère Irène !

— Que ces temps sont loin de nous, et combien notre famille, si nombreuse alors, a été décimée depuis !

Une certaine tristesse s’était répandue sur la figure énergique de l’aînée des Montscorff, après ces paroles. Songeait-elle à ces soirées passées dans cette Galerie des Glaces du château de Versailles, où son aïeule avait le droit de s’asseoir près de la reine, avec les plus grandes dames du royaume, et de celles qu’elles passaient, elles les dernières du nom, dans ce petit manoir, ayant à leurs côtés une modeste receveuse des postes, une simple gouvernante et une enfant inconnue provenant peut-être de parents placés au bas de l’échelle sociale ? Elle ne fit pas connaître ses pensées. Secouant sa tête altière, comme pour en chasser les derniers regrets, elle dit en souriant à Alice :

— Voulez-vous chanter avec Paule ce duo de Mendelssohn où vos voix s’unissent si bien, ma chère enfant ?

La jeune receveuse s’empressa de satisfaire ce désir en rejoignant au piano la musicienne qui s’y trouvait encore.

C’était une brune, au visage sympathique, dont les grands yeux mordorés avaient une douceur pénétrante. Elle avait perdu sa mère à sa naissance. À la mort de son père, officier sans fortune, elle fut forcée de chercher un emploi. Elle était restée aimable et bonne, dans cette position nouvelle, souvent pénible, surtout en cette solitude où elle vivait. La Providence, qui mesure le vent à la brebis tondue, avait eu pitié de cette détresse, et elle avait été nommée à Cléguer. Tant de courage toucha Mlles de Montscorff qui avaient pour l’isolée une véritable affection.

Les deux jeunes femmes formaient un groupe délicieux près du grand piano se détachant sur une admirable tapisserie des Gobelins. Alice, dans une robe d’un gris argenté aux passementeries blanches ; Paule revêtue d’une toilette de soie d’un bleu pâle, brochée de fleurs plus pâles encore.

Des roses ornaient aussi leurs chevelures et leurs ceintures. Ainsi l’avait voulu Mireille, qui, avec un tact étrange chez une si jeune enfant, avait choisi des fleurs de neige pour parer Yvonne, la blonde orpheline, si frêle sous ses vêtements sombres.

Et le duo harmonieux du maître réunit les deux voix fraîches et pures en des envolées qui faisaient rêver des flots bleus, caressés par le zéphir, que les strophes cadencées retraçaient.

— C’est sur l’eau que cette mélodie devrait se chanter avec un accompagnement de guitare, dit Paule, en pivotant sur sa banquette, le morceau terminé. Par cette belle soirée, elle serait plus délicieuse encore.